Les voyages de Jhen. Carcassonne

Jhen-Carcassonne2En 2006 paraissait l’album documentaire « Carcassonne » dérivé de la série BD « Jhen » de Jacques Martin. Douze ans après, cet album vient de faire l’objet d’une nouvelle édition.

Les changements entre l’ancienne et la nouvelle version sont de l’ordre cosmétique : une nouvelle police de caractère pour le titre, un format de publication un peu plus grand et une actualisation des renseignements pratiques destinés aux touristes. La réédition aurait pourtant été l’occasion de rectifier un certain nombre d’erreurs grossières et de tenir compte des avancées de la recherche. Il n’en est rien, comme l’on peut déjà juger sur la couverture où, en dépit du bon sens et de la réalité historique, les fossés du château comtal sont en eau. Pour le reste, voici le compte rendu que j’en avait fait sur le site de l’association les Clionautes.

Les voyages de Jhen. Carcassonne: un Moyen Âge imaginaire

En passant par Carcassonne avec vos élèves ou vos enfants vous pouvez être tentés par la couverture attractive de ce qui se présente extérieurement comme une bande dessinée de la série Jhen crée par Jacques Martin. En réalité il ne s’agit pas d’une bande dessinée mais d’un documentaire composé de textes historiques de Jean-Marc Fagard agrémentés de quelques photos, et de dessins de grandes tailles de Nicolas Van de Walle. Jacques Martin assurant la préface et la direction de l’ouvrage. Connaissant Jacques Martin dont la série Alix a été largement utilisé pédagogiquement pour illustrer l’Antiquité, on s’attend à un travail sérieux. C’est effectivement le cas pour le texte mais pas du tout pour le dessin.

Si les dessins sont du point de vue esthétique assez réussis, les planches représentent plus un Moyen Age imaginaire dans la lignée de Viollet-le-Duc ou des artistes romantiques, qu’un Moyen Âge tel que les historiens et archéologues actuels tentent de reconstituer. Les auteurs ne semblent pas avoir tenu compte des recherches récentes sur Carcassonne et semblent n’avoir vu la ville que de manière très superficielle. Aussi, malgré le souci réel du détail on dénote quantité d’erreurs historiques ou topographiques et de nombreux anachronismes. Voyons quelques exemples.

La double page 6-7 porte pour commentaire « la ville médiévale apparaît comme une forêt de toits d’où émergent les clochers des nombreuses paroisses ». Pourtant sur le dessin, ces clochers sont un, dirons-nous pour parodier les romains d’Astérix. Le seul édifice religieux représenté est la cathédrale, dont la porte romane -encore existante- est remplacé par une porte gothique. La chapelle de l’évêque Radulphe, dessinée également en gros plan page 15, est détachée de la cathédrale alors qu’elle fait en réalité corps avec. Le cloître de la cathédrale et l’église Saint-Sernin, deux édifices dont des vestiges sont encore bien visibles et dont l’un apparaît en photo p. 34, sont absents de la reconstitution. Deux tours de l’enceinte extérieure (tour Cautière et tour Pouléto) sont pourvues d’un encorbellement qui n’a jamais existé. L’organisation des rues est assez éloignée de la réalité actuelle et médiévale tant dans le tracé que dans la forme : la volonté de faire un dessin aéré a sans doute conduit les auteurs à exagérer la largeur des rues et des places pour mieux mettre en valeur les reconstitutions de maisons.

Page 8 dans une reconstitution de Carcassonne dans l’Antiquité, l’enceinte gallo-romaine est présentée comme elle apparait de nos jours. Les niveaux de fondation, notamment les massifs carrés qui constituent les socles des tours, sont visibles alors qu’ils étaient enterrés jusqu’au milieu du XIIIe siècle. Le nivellement des lices après la construction de l’enceinte extérieure ayant provoqué leur mise à jour.

Les reconstitutions de la vie dans le château comtal au XIIe siècle, pages 18 et 19, sont bourrées d’anachronismes. Les ouvertures (portes et fenêtres) n’ont rien de médiéval, les dimensions des salles sont très exagérées, le mobilier comme les stalles ou les tapisseries sont de style gothique de la fin du Moyen Âge (XVe siècle) pour une scène censée se passer trois siècles plus tôt.

Pages 24-25 une reconstitution du siège de la Cité par Simon de Montfort en 1209 montre la seconde enceinte qui sera pourtant construire un demi siècle plus tard… Un commentaire (à droite) qui parle de l’enclos fortifié du Temple et de la muraille de Charles V concerne Paris, autre volume de la série, et non Carcassonne.

La double page 30-31, sur le siège de 1240 est très spectaculaire mais c’est une compilation de poncifs et d’erreurs. On y décèle plusieurs anachronismes. Pardonnons aux auteurs d’avoir fait figurer une catapulte antique, un engin de guerre qui n’est plus utilisé au Moyen Âge. L’erreur provient de Viollet-le-Duc qui en a fait une arme médiévale dans ses dictionnaires de l’architecture et du mobilier. Et depuis rares sont les reconstitutions de siège médiéval qui ne font pas figurer cet engin. A la place de la catapulte on utilise au Moyen Âge des engins à contrepoids bien plus performants, comme le mangonneau qui figure au premier plan. Mais ce mangonneau est placé à l’envers. Autrement dit les assaillants se tirent des boulets de pierre sur eux-mêmes. Cela montre que les auteurs ne connaissent pas le fonctionnement de ces engins. Autre anachronisme, l’enceinte (ici autour de la tour carrée de l’évêque) est présentée dans son état du début du XIVe siècle. Plus grave encore, au devant de l’enceinte figure un fossé en eau et un terrain plat. Or il n’y a jamais eu de fossé à cet endroit où se trouve en réalité un talus en forte pente. Et s’il y a bien des fossés autour du château comtal et d’une partie de la Cité, ils n’ont jamais été mis en eau comme pour tous les châteaux et fortifications perchés.

La double page sur l’Inquisition pages 36-37 relève encore pour beaucoup de l’imaginaire ou du fantasme. On y voit des hommes et des femmes nus soumis à toutes sortes de tortures par d’inquiétants moines cagoulés, le tout dans une cave sinistre éclairée seulement par une cheminée aux flammes diaboliques. L’ensemble semble inspiré par le Musée de l’Inquisition et de la Torture, une attraction privée assez douteuse que l’on peut visiter dans la Cité. Si l’Inquisition est condamnable, ses méthodes ne se réduisaient pas à la torture. Le texte de la page 35 le dit lui même : « la torture bien qu’autorisée (…) était visiblement peu employée ». De plus les inquisiteurs ne procédaient pas eux-mêmes aux tortures contrairement à ce que montre le dessin. Leur état d’homme d’Église leur interdisait en principe toute violence sur autrui. La même remarque peut être faite à propos de la scène de flagellation de la page 39 où l’on voit trois moines en train de fouetter un homme au milieu de la cathédrale. La flagellation est une pénitence que l’on s’affligeait en général soit même en repentance, et plutôt à la sortie de l’église qu’à l’intérieur.

On pourrait faire quantité d’autres remarques du même genre, notamment sur les costumes des personnages.

En résumé, c’est plus l’image mentale que les auteurs se font du Moyen Âge qui a guidé le dessin, qu’un souci de reconstitution historique. Pourtant, les sources documentaires sérieuses n’étaient pas difficile d’accès, notamment le livre Carcassonne le temps des sièges, vendu au château comtal. Ce guide contient notamment des reconstitutions tout aussi belles et infiniment plus sérieuses, dues au talent de Jean-Claude Golvin. Citons encore la vue cavalière de Carcassonne datée de 1462, mainte fois publiée, et qui a inspiré Viollet-le-Duc et Jean-Claude Golvin. Mais les auteurs des Voyages de Jhen ne semblent pas avoir profité de tout cela. On a l’impression qu’ils se sont surtout inspirés des dessins publiés par Viollet-le-Duc dans ses Dictionnaires, sans aucun souci de cohérence.

Bien sûr, le respect de l’histoire et la cohérence ne sont pas des obligations dans une œuvre de fiction, que ce soit en bande dessinée comme dans le roman ou le cinéma. On peut par exemple relever quantité d’anachronismes dans les Astérix et Obélix. Mais ceux-ci sont volontaires, visibles et contribuent à l’humour. On a une toute autre exigence de rigueur dans une bande dessinée qui se présente comme un documentaire historique, d’autant plus que les anachronismes et les erreurs sont souvent involontaires et pas toujours faciles à repérer pour quelqu’un qui n’est pas un spécialiste. « Carcassonne » est donc un volume raté des Voyages de Jhen. C’est d’autant plus dommage que les auteurs ne manquent pas de talents : les textes sont clairs et rigoureux, les dessins assez beaux. Il aurait suffi de s’entourer du conseil de quelques spécialistes de Carcassonne médiévale pour réussir.

Ce compte-rendu a été initialement publié sur la Cliothèque.

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Dame Carcas et la Cité de Carcassonne vues par des autruches et des kangourous

animorigènesCarcassonne vue du parc

     Carcassonne vue du Parc. Tel est le sous-titre d’une sympathique bande dessinée humoristique dont les héros sont les animaux du Parc australien, situé non loin de la Cité. Cette proximité que l’on retrouve sur la couverture, a inspiré à l’auteur, Michel Roman, plusieurs planches. L’autruche Roméo, passionnée par le Moyen Âge, organise un tournoi contre le kangourou Roger pour défendre sa muse Dame Carcas. L’autruche Juliette, compagne de Roméo, couve ses œufs en leur racontant la légende de l’héroïne de la Cité. Laquelle, comme tout le monde sait, jouait aux boules : c’était une experte du lancer de cochonnet. Roméo nous emmène dans un survol de la Cité. Et l’album se conclut par le traditionnel feu d’artifice du 14 juillet, que nos héros prennent pour une attaque de la ville fortifiée.

Les Animorigènes-Dédicace

Dédicace sur la BD Les Animorigènes, Carcassonne vue du Parc

 

  • Les Animorigènes. Carcassonne vue du Parc, dessin et scénario de Michel Roman, Saint-Pons-de-Thomières : éditions Némausus, 2018, 44 p.

     L’auteur, Michel Roman, à la fois scénariste et dessinateur, possède déjà à son actif plusieurs bandes dessinées et albums humoristiques sur la région. Il a notamment imaginé une histoire de trésor se déroulant au haut Moyen Âge à Saint-Pons-de-Thomières, sa ville de résidence, ainsi qu’un album sur Béziers. Il a publié un recueil de dessins humoristiques sur Gruissan et illustré un livre jeunesse dont l’action se situe à Villedaigne, près de Narbonne.

Roman-Or bleu-couverture

Roman-Or bleu-dédicace

Dédicace sur la Légende de l’or bleu

La légende de l’or bleu

     Ce petit conte illustré par Michel Roman et écrit par Louise Laffarge est édité par la commune de Villedaigne, présidée par Alain Péréa. Il est inspiré d’un événement aujourd’hui bien oublié mais qui au Moyen Âge eut plus de retentissement que la bataille de Poitiers. Il s’agit de la bataille de 793 entre le général Abd al-Malik, envoyé par l’émir de Cordoue, et le comte de Toulouse Guillaume, au service de son cousin Charlemagne. Tout comme la bataille de Roncevaux, la bataille de 793 fut un échec partiel pour les Francs. Et les souvenirs de ces deux batailles ont inspiré les premières chansons de geste : la Chanson de Roland et la Chanson de Guillaume, qui vantent les exploits de Roland, Olivier et Guillaume.

     Mais dans La légende de l’or bleu, les vrais héros de la bataille de 793 ne sont pas, contrairement à l’Histoire et à la tradition littéraire, Abd al-Malik et Guillaume. Les deux vrais héros de l’histoire ont été inventés par Louise Laffarge. L’auteure imagine une histoire d’amour entre une jeune villedaignoise nommée Franceline et un jeune sarrasin nommé Akim, fils du général Malik. Une histoire d’amour entre franc et sarrasin, voilà qui rappelle l’épilogue de la légende de Dame Carcas. Mais dans une situation inversée puisque le l’Or bleu met en scène une franque et un sarrasin tandis que la légende carcassonnaise met en scène une sarrasine et un franc.

  • La légende de l’or bleu, texte de Pondjis [pseudonyme de Louise Laffarge], dessin de Michel Roman, Villedaigne : Mairie de Villedaigne, 2017, 104 p.

 

Pour en savoir plus :

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Le catharisme. Châteaux en Pays cathare

Vient de paraître : « Le catharisme. Châteaux en Pays cathare » : un beau livre à prix réduit s’appuyant sur les recherches les plus récentes. La première partie est une découverte de l’histoire du catharisme occitan, illustrée par des images médiévales, souvent inédites. La seconde partie est une promenade sur les grands sites du Pays cathare et hors des sentiers battus, illustrée par de superbes photographies. 

Le Catharisme-Châteaux en Pays cathare-couv

Résumé :

Par son esprit de tolérance, la civilisation médiévale occitane a permis le développement d’une religion chrétienne dissidente, le catharisme. Entre Toulouse et la Méditerranée, le Tarn et les Pyrénées, le catharisme gagne au cours des XIIe et XIIIe siècles le cœur de nombre de chevaliers, de dames, de bourgeois et d’artisans. L’Église catholique, inquiète des progrès de ce qu’elle considère comme une hérésie, va mettre en œuvre tous les moyens pour l’éradiquer. L’Occitanie va alors connaître la guerre et la répression pendant près d’un siècle, changeant son destin politique et religieux. Ce livre qui s’appuie sur les recherches les plus récentes et de superbes illustrations, nous invite à la découverte du catharisme occitan et à une promenade sur les lieux, châteaux, villes et villages, qui ont fait son histoire.

Caractéristiques :

Texte : Gauthier Langlois – Didier Poux
Photographies: Philippe Poux – Gauthier Langlois – Franc Bardou

96 illustrations – chronologie – carte – bibliographie, 72 pages.

DIMENSIONS : H 22 cm – L 24 cm

Editeur : Editions BLEU PASTEL – 81000 ALBI

ISBN : 979-10-93188-17-1 Prix Public : 17,00 Euros

Parution : 5 Juin 2018.

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Mise au point : « si j’étudiais les papillons ce n’est pour autant que je serais papillon »

 

     Il est difficile d’évoquer un sujet sensible sans être parfois mal interprété. Sur l’article « L’auteur du premier attentat terroriste à l’aveugle de l’Histoire était le fils d’un audois, rédacteur du « Charlie hebdo » local » l’on m’a fait remarquer que je donnais l’impression de faire de la propagande d’extrême droite en renvoyant dos à dos les radicaux anarchistes et les radicaux islamistes. D’autres pensent que tenter d’expliquer c’est excuser et que mon article relève plutôt de la propagande islamo-gauchiste.

     Je me suis intéressé à d’autres sujets polémiques : l’étude de la chasse à l’ours au Moyen Âge dans les Pyrénées et l’étude des noms et des emblèmes de la région Occitanie et des régions qui l’ont précédée. Cela m’a valu d’être qualifié sur Facebook d’être à la solde des pro-ours ou au contraire des anti-ours. Et aucun organisme ariégeois n’a voulu m’inviter à faire une conférence sur ce sujet par peur qu’elle ne se transforme en échauffourée. De la même manière sur Facebook  j’ai entendu de tout sur mes articles portant sur le nom et l’emblème de la région. Certains pensent que j’adhère à un complot anti-catalan (parce le nom de la région ne fait pas référence à la Catalogne), un complot gauchiste anti-chrétien (parce la croix de Toulouse est coupée), un complot de la droite catholique (à cause de la présence de la croix de Toulouse) ou encore au lobby occitaniste…

     Pour ce qui est de l’article portant sur le terrorisme rappelons tout d’abord que le terrorisme peut venir de multiples horizons politiques, religieux ou institutionnels. Pour ne citer qu’un exemple autre que ceux cités dans l’article, rappelons que le sinistre terroriste d’extrême-droite Anders Behring Breivik a assassiné 77 jeunes et adultes en Norvège. Par coïncidence il possède un lien indirect avec l’Aude puisque son père est un résident audois.

     D’autre part ce blog ne s’inscrit pas dans une démarche militante mais dans une démarche scientifique. Ce n’est pas parce que je m’intéresse à tel ou tel mouvement ou personne que j’épouse ses convictions (ou au contraire que je les combat). Comme a dit un ami Michel Roquebert à qui l’on demandait, parce qu’il étudiait les cathares, s’il était cathare : « si j’étudiais les papillons ce n’est pour autant que je serais papillon ». Les mouvements ou personnes auxquels je me suis intéressé sont d’une grand diversité politique ou religieuse. Vous trouverez par exemple sur ce blog des articles sur deux parfaits cathares (Bélibaste et Benoit de Termes), d’un socialiste antisémite (Charles-Alfred Vidal), d’un royaliste catholique et conservateur (Blanchot de Brenas), d’un républicain socialiste puis anarchiste (Fortuné Henry). Mon objectif, qui s’inscrit dans la démarche scientifique que doit avoir tout historien est de présenter les faits le plus objectivement possible et de tenter de les expliquer par une analyse. Bien sûr comme tout travail scientifique ou de vulgarisation les articles de ce blog sont critiquables, mais sur la base d’une argumentation scientifique.

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L’auteur du premier attentat terroriste à l’aveugle de l’Histoire était le fils d’un audois, rédacteur du « Charlie hebdo » local.

L'attentat du café Terminus. La cible possède des similitudes avec celles des attentats du 13 novembre 2015.(Illustration publiée dans Le Globe illustré, 25 février 1894).

L’attentat du café Terminus le 12 février 1894. Les attentats du 13 novembre 2015 ont visé le même genre de cible : des terrasses de restaurants et cafés. (Illustration publiée dans Le Globe illustré, 25 février 1894).

     L’Histoire résonne avec la dramatique actualité de ces dernières années. Et en dernier lieu les attentats contre Charlie Hebdo en 2015 et ceux commis à Carcassonne, à deux pas du lycée où je travaille, le 23 mars 2018. Il n’est pas inutile de replacer ces attentats dans une perspective historique plus longue pour mieux comprendre les mécanismes de la radicalisation et mieux y faire face, mais aussi pour ne pas oublier que l’islamisme, c’est à dire l’Islam politique, n’est pas le seul mouvement a avoir généré des formes de radicalisation terroriste. Voyons ce peut nous apprendre l’Histoire d’une famille de militants républicains et anarchistes du XIXe siècle, les Henry.

Le fils : Émile Henry, auteur de l’attentat de l’hôtel Terminus

     On l’a un peu oublié mais l’Europe a été secouée par une importante vague d’attentats commis par des anarchistes à la fin du XIXe siècle. Parmi les victimes, plusieurs chefs d’état ou de gouvernement dont le président de la République française Sadi Carnot ou l’impératrice d’Autriche Sissi. Mais aussi des personnes choisies au hasard. Le 12 février 1894 à Paris un jeune homme est tranquillement attablé au café Terminus qui fait face à la gare Saint-Lazare. Soudain il se lève, lance en l’air une bombe et s’enfuit en tirant sur ses poursuivants. L’explosion fait un mort et une vingtaine de blessés. Les faits, relayés par la presse française et internationale suscitent une immense émotion. Pour l’historien américain John Merriman c’est le premier attentat à l’aveugle de l’Histoire.

Émile Henry photographié par l'identité judiciaire

Émile Henry photographié par l’identité judiciaire

     L’auteur de cet attentat est rapidement identifié. Il s’agit d’un jeune âgé de 21 ans nommé Émile HENRY. Son origine et son parcours surprennent : il ne correspond pas à l’idée que l’on se fait d’un terroriste. C’était un élève brillant, intelligent, ayant manqué de peu l’accès à l’École polytechnique. C’est le fils d’un ancien communard, nommé Fortuné HENRY et le frère d’un communiste célèbre, prénommé également Fortuné.
     Si les deux frères ont fait l’objet de plusieurs recherches historiques, la vie de leur père est resté longtemps dans l’ombre, connue seulement par les rumeurs rapportées par les historiens de la Commune ou les journalistes présents au procès d’Émile Henry. Pourtant sa vie a été déterminante dans le parcours de ses enfants.

Le père : Fortuné Henry, directeur d’un journal audois précurseur de Charlie hebdo

     C’est le hasard d’une recherche sur Dame Carcas qui m’a mis sur la piste du père, Fortuné HENRY. En 2010 un ami me communique une caricature de Dame Carcas extraite d’un journal satirique audois nommé Panurge. Cherchant en savoir plus sur ce journal je découvre, à travers son rédacteur Fortuné HENRY, une personnalité fort intéressante. Cela me permet l’année suivante de présenter une communication au colloque international sur la Commune, qui se tient à Narbonne. En attendant la publication de ce colloque qui se fait attendre, voici quelques éléments sur son séjour audois.

Panurge43

Dame Carcas, allégorie de la ville, se plaignant de l’absence d’égout à Carcassonne. Panurge n° 43, 15 septembre 1861. Dessin de Raymond Alary (?) lithographié par Cavaillez.

     Né en 1821 à Nîmes, Fortuné Henry est un autodidacte qui a exercé de nombreux métiers d’ouvriers et de bourgeois, tour à tour cordonnier, tailleur de pierres, directeur de mines, poète, journaliste, pédagogue, politicien… Il s’est battu toute sa vie pour les valeurs républicaines et la justice sociale. Opposant à Napoléon III, il fait plusieurs séjours en prison pour son militantisme politique. En 1859 il choisi de s’installer dans l’Aude où il n’est pas connu. Après s’être fait bien voir des autorités locales il y crée, en 1861, un hebdomadaire satirique illustré intitulé Panurge. À travers des caricatures, des articles et des poèmes à l’esprit rabelaisien il critique, avec beaucoup d’humour, la société carcassonnaise et française. Un journal qui mêle humour, caricature et critique politique, voilà qui préfigure en quelque sorte Charlie Hebdo. Grâce à ce journal Fortuné devient populaire dans les milieux socialistes et républicains audois. A titre d’exemple le musicien audois Paul Lacombe met en musique un de ses poèmes. Fortuné Henry ambitionne aussi une carrière politique. Mais ses critiques ne plaisent pas aux autorités. Il est condamné une première fois « pour injure publique » envers le directeur du théâtre, puis seconde fois « pour outrage et dérision envers la religion catholique ».

     Après avoir passé le mois de février 1862 en prison, il quitte Carcassonne pour Paris. Dans la capitale il noue des amitiés avec de nombreux opposants à l’Empire, dont Louise Michel et Marguerite Tinayre avec lesquels il fonde une coopérative affiliée à l’Internationale. Élu en 1871 à la tête du Xe arrondissement de Paris pendant la Commune, il milite longtemps pour la négociation avec les Versaillais avant de s’engager pleinement dans la défense du mouvement communal. « Il est resté légendaire par le soin qu’il prenait de sa personne et la correction de sa toilette au milieu des horreurs du siège » affirme un journaliste audois. Exilé en Espagne pour échapper à la répression versaillaise, il ne revient en France qu’à la faveur de l’amnistie de 1880 pour mourir deux ans après.

Une radicalisation des fils face aux inégalités sociales

     Ses deux fils ainés, Fortuné et Émile, héritent des idéaux politiques de leur père en faveur de la justice sociale. Mais instruits par l’échec des expériences du père, ils se radicalisent. Si l’ainé, Fortuné, choisit de faire passer ses idées par l’action militante au sein des courants anarchistes, le puiné choisit la « propagande par le fait », c’est à dire des actes terroristes destinés à appeler à la révolution.

Des points communs entre les radicalisations

     Un certain nombre de points communs peuvent être relevés entre le parcours d’Émile Henry et celle de terroristes issus d’autres mouvements politiques ou religieux, tel quel l’extrême droite, le nationalisme ou  l’islamisme. Le moteur de radicalisation est souvent le sentiment que la société est injuste et qu’elle ne peut être changée que par la violence. Le moyen d’action, l’attentat, n’est pas toujours ciblé vers une catégorie déterminée telle que les forces politiques ou les forces de l’ordre. Car l’attentat à l’aveugle, plus facile à commettre, a également l’avantage de frapper davantage les esprits. Ainsi personne ne sent plus à l’abri. L’assassinat d’innocents est injustifiable. Mais il n’en est pas ainsi dans la logique des terroristes. Soit la victime est un ennemi qui mérite son sort. Soit, dans un renversement des faits, la victime est un martyr de la cause. Des objectifs similaires peuvent être également relevés entre les différentes formes de terrorisme. L’attentat est d’abord un acte de propagande qui permet de se faire connaître dans l’objectif de susciter des ralliements.

     Mais là s’arrêtent les comparaisons entre les différentes formes de terrorisme. Car les idéologies anarchistes, islamiques ou d’extrême droite, pour ne parler que d’elles, sont profondément différentes.

 

Pour en savoir plus :

  • Gauthier Langlois, «Fortuné Henry (1821-1882), itinéraire d’un communard méridional», Regards sur la Commune de 1871 en France. Nouvelles approches et perspectives. Actes du colloque tenu à Narbonne en mars 2011, à paraître.
  • Gauthier Langlois, «Fortuné Henry», Le Maitron en ligne, Dictionnaire du mouvement ouvrier mouvement social, 2010.
  • Walter Badier, Émile Henry, de la propagande par le fait au terrorisme anarchiste, Éditions libertaires, 2007.
  • Gauthier Langlois, «Fortuné Henry», Wikipedia.

 

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L’assaut de Majorque en 1229 : un plafond peint inédit du XIIIe siècle à Montpellier…

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Sonneurs de buisine sur le château arrière du bateau se dirigeant vers Majorque. Détail de la poutre maitresse.

La richesse des décors des maisons urbaines médiévales occitanes

     De nouvelles découvertes et publications viennent régulièrement attester de la richesse de notre région en plafonds peints médiévaux. En 2017 je vous ai présenté sur ce blog l’extraordinaire décor de la maison du viguier Bérenger Mage à Lagrasse, réalisé vers 1278. Quelques mois après, Jean-Louis Vayssette nous donnait la primeur d’une nouvelle découverte lors d’une réunion de l’Association internationale de recherche sur les Charpentes et Plafonds Peints Médiévaux, présidée par l’historienne Monique Bourin. Cette découverte vient de faire l’objet d’un livre édité par la Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Occitanie dans la collection DUOLa conquête de Majorque par Jacques d’Aragon – Iconographie d’un plafond peint montpelliérain du XIIIe siècle.

Un écho de la croisade des Albigeois

     Dans une enquête passionnante les auteurs nous racontent l’historique des découvertes, les techniques de réalisation, la description et l’identification des décors, la recherche des commanditaires. Le décor peint appartient à trois époques. Le plus récent est un oratoire peint en style gothique, dédié à saint Christophe. Le plus ancien est contemporain de la construction de la maison, au début du XIIIe siècle. Sur un linteau de porte figure les armoiries des Montfort, d’Aragon, de France et des Plantagenets. La forme des écus, ainsi que la présence des armes des Montfort, permettent de situer ce décor entre la venue de Simon de Montfort en Languedoc (1209) et le départ de son fils Amaury en 1224. C’est sans doute la plus ancienne représentation peinte des armes des Montfort et l’une des rares représentations contemporaines de la Croisade des Albigeois.

Linteau armorié

Linteau armorié de porte. On discerne de gauche à droite les armoiries des Montfort, d’Aragon, de France et des Plantagenêt rois d’Angleterre.

Moulage de sceau, Service des sceaux, Archives nationales, Paris.

Contre sceau de Simon de Montfort, à comparer avec la représentation ci-dessus. Le sens du lion à la queue fourchue des Montfort varie suivant les représentations. (Moulage : D 708 bis)

Un décor à la gloire d’un chevalier urbain

     Mais le décor le plus intéressant est constitué par un plafond peint où figure une représentation de la conquête de Majorque. C’est le grand fait d’armes de Jacques Ier, roi d’Aragon et comte de Barcelone, né à Montpellier en 1208.  Cette conquête a été réalisée entre 1229 et 1230 avec l’aide notamment de nombreux occitans dont Olivier de Termes et Chabert de Barbaira, ainsi que des narbonnais et montpelliérains. La poutre maitresse porte une représentation se lisant comme une bande dessinée. Aux extrémités des bateaux convergeant vers l’île de Majorque ; au centre des scènes de combats à cheval entre Sarrasins et Chrétiens qui finissent par donner l’assaut à la ville de Majorque. Les armoiries permettent d’identifier des combattants : des montpelliérains et des catalans, parmi lesquels les Anglesola, les Montcada, le comte d’Empuriès et un mystérieux cavalier portant un arbre sur ses armes. Ces armes, qui se répètent en d’autres endroits du décor, seraient celle du propriétaire et sont identifiées par les auteurs à un membre de la famille de Pignan.

     Pour Jean-Louis Vayssette le décor a été commandité par un chevalier participant à la conquête, sans doute peu de temps après son retour de Majorque. Il s’agissait, pour le propriétaire, de rappeler sa participation à un fait glorieux et de rendre hommage à son seigneur, le roi Jacques, natif de la ville. Par sa datation haute, estimée entre 1230 et 1250, ce décor historié est contemporain de celui du palais des archevêques de Narbonne, mais plus ancien que les fresques sur le même thème conservées à Barcelone. On consultera à ce sujet avec profit le remarquable livre d’Agnès et Robert Vinas, qui réunit l’ensemble des sources écrites et de l’iconographie de la conquête de Majorque. Ce livre a constitué la clé de lecture du décor peint.

Un ouvrage remarquable, distribué gratuitement

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     Signalons que le livre, remarquable par sa méthode et son contenu, est de plus distribué gratuitement. Il est disponible sous forme papier auprès de la Direction régionale des Affaires Culturelles de Montpellier ou Toulouse. Il est également téléchargeable. (Voir lien ci-dessous).

Pour en savoir plus :

 

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Un rare sceau féminin en forme d’écu découvert à Belpech

 

     Au Moyen Âge les femmes sont généralement cantonnées à la sphère privé. Et quand elles interviennent publiquement, notamment comme auteur d’un acte écrit, elles le font le plus souvent conjointement avec leur père, leur époux ou leur fils qui scelle l’acte. Aussi est-il rare qu’elles possèdent un sceau personnel. Ce sont surtout les veuves de la bourgeoisie qui font usage d’un sceau autonome. Tel est peut-être le cas d’Augart, femme d’Eimeric Pica, dont le sceau a été retrouvé à Belpech. Curieusement, Augart a choisi un sceau scutiforme, c’est à dire en forme d’écu ou de bouclier. Elle y fait graver des armoiries inspirées semble-t-il, des armes des vicomtes de Castelbon. Cet emprunt d’emblèmes au monde des chevaliers caractérise la bourgeoisie urbaine qui, à partir de la fin du XIIIe siècle, imite les modes de vie aristocratiques.

 

Sceau Augart

Face du sceau, retourné pour une meilleur lecture de la légende

 

     Retrouvez l’étude de ce sceau dans le dernier bulletin de la Société d’Histoire du Garnaguès – Belpech et son canton :

LANGLOIS (Gauthier). – « Un rare sceau féminin médiéval découvert à Belpech : la matrice scutiforme d’Augart, femme d’Eimeric Pica », Carnets de Garnac. Bulletin semestriel de liaison et d’information de la Société d’Histoire du Garnaguès – Belpech et son canton, n° 50, octobre 2017, p. 20-22.

Le bulletin est disponible auprès de la Société dont vous trouverez les coordonnées en cliquant sur l’image ci-dessus.

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