L’une des plus anciennes bandes dessinées sur les cathares

Timour, l’Or du gouffre (1968)

Timour, le chevalier aux cheveux roux

Timour, le chevalier aux cheveux roux

     Dans l’article que j’avais publié en septembre, Le catharisme dans la bande dessinée, je faisais état de la BD Rodric et les cathares publiée par Gérald Forton entre 1975 et 1976 dans la Dépêche du Midi. C’était dans l’état de mes recherches la plus ancienne BD sur le catharisme. Mais dans l’article suivant, Carcassonne dans la bande dessinée, j’émettais l’hypothèse que des revues ou journaux publiant de la bande dessinée réservaient certainement quelques bonnes surprises oubliées. Le souvenir de Timour, une série que j’avais lue dans mon enfance dans de vieux exemplaires du journal Spirou, m’est revenue en mémoire.

La série Timour : images de l’Histoire du monde

     Timour est une série créée en 1953 dans Spirou par Sirius, sur une idée de Xavier Snoeck. Sirius, de son vrai nom Max Mayeu (1911-1997) en est à la fois l’auteur et le dessinateur. Cette série raconte l’histoire d’une famille à travers les âges et les pays, de la Préhistoire au XIXe siècle. D’une génération à l’autre le héros principal conserve le même nom, à peu près le même visage et le même âge. C’est un adolescent ou un jeune homme blond ou roux nommé Timour, courageux, généreux et épris de justice. Après avoir croisé le chemin des Francs, des Orientaux, des Templiers et des Vénitiens, un Timour croise le chemin des cathares dans l’Or du gouffre.

Le chevalier occitan et cathare, Régnier (à gauche) et Timour (à droite) rivalisant de courtoisie avant de se battre en duel. On notera que Timour porte sur son bouclier un écureuil en guise d’armoiries. C’est un clin d’œil au nom du journal, spirou signifiant écureuil en wallon.

Le chevalier occitan et cathare, Régnier (à gauche) et Timour (à droite) rivalisant de courtoisie avant de se battre en duel. On notera que Timour porte sur son bouclier un écureuil en guise d’armoiries. C’est un clin d’œil au nom du journal, spirou signifiant écureuil en wallon.

Une histoire centrée sur le trésor de Montségur

     L’histoire se situe au milieu XIIIe siècle dans les Pyrénées. Timour revient de Terre Sainte où il s’est croisé aux côtés de saint Louis. Venant de Tarragone il se dirige vers Paris à travers les Pyrénées. Au détour d’un col il aperçoit une petite troupe de chevaliers français. Ne voulant plus voyager seul il tente de rejoindre la troupe. Mais sur le chemin Timour est attaqué par deux piètres brigands, Branche morte et Bigleux. Ces hommes sont en réalités deux jongleurs sans le sou. Timour, après les avoir rossés, leur offre sa bourse dans un geste magnanime. Les deux jongleurs jurent de ne plus s’adonner à la maraude et deviennent ses amis.

     Quand Timour rejoint les Français, ceux viennent de se faire massacrer par une bande de chevaliers occitans. Timour, pris pour l’un de ces Français, est attaqué à son tour. Il engage un duel avec le chevalier Régnier. Au terme d’un combat chevaleresque il sauve son adversaire menacé de tomber dans le vide. Ce geste scelle l’amitié des deux hommes. Mais un autre chevalier, Garin, blesse Timour à l’épaule.

le siège de Montségur

Le siège de Montségur

     Timour est alors soigné dans un village par Régnier et un vieil original nommé Abednego. Le chevalier occitan justifie sa conduite envers les croisés français. Cathares et faydits, Régnier et ses compagnons sont pourchassés par les Français qui ont tué sa famille et pris ses terres. De plus, Fulgence de Maupuisard, le français qui a pris la place du père de Régnier à la tête du comté, est un seigneur tyrannique. Son seul but est de s’enrichir en pressurant les paysans et en retrouvant le trésor de Montségur. Timour ne croyant pas à l’existence ce trésor, Abednego prend la parole à son tour. Il raconte alors la chute de Montségur et l’évasion du trésor qu’il a menée avec trois autres bons hommes. Unique rescapé de cette expédition, c’est le seul à connaitre la cachette du trésor.

     Pour soulager la misère des paysans Régnier souhaite récupérer ce trésor avec l’aide d’Abednego et Timour. Mais c’est sans compter sur le traitre Garin et l’infâme Maupuisard. Cependant Timour et ses amis déjouent les pièges de leurs ennemis. Au terme de diverses péripéties Timour et Régnier se retrouvent prisonniers dans la caverne qui abrite le trésor. Ils sont sauvés par l’intervention des deux jongleurs qui déclenchent un éboulement ensevelissant leurs ennemis et le trésor.

Couverture de l'Or du gouffre, éditions Dupuis 1986

Couverture de l’Or du gouffre, éditions Dupuis 1986

Garin et Maupuisard à la recherche du trésor de Montségur. Couverture de l’édition pirate de l’Or du gouffre, vers 1980.

Garin et Maupuisard à la recherche du trésor de Montségur. Couverture de l’édition pirate de l’Or du gouffre, vers 1980.

L’une des plus anciennes BD sur le catharisme

     En 1966 l’émission La caméra explore le temps diffusée à la télévision française consacre ses deux dernières émissions aux cathares. Le succès de ces épisodes est considérable. À la même époque, Michel Roquebert, alors journaliste à la Dépêche du Midi, entraîne le public régional sur les chemins des « Citadelles du vertige ». Le catharisme et la croisade des Albigeois deviennent un thème à la mode. Il n’est donc pas étonnant que Sirius s’empare de ce thème en 1968. Quelques années plus tard c’est Gérald Forton avec qui il a collaboré entre 1972 et 1974 pour la revue Pilote qui reprend le thème dans sa série Rodric et les cathares, publiée en comic-strip dans la Dépêche du Midi. L’année suivante, en 1977, l’éditeur Francis Loubatières demande à Gérald de collaborer avec Michel Roquebert pour réaliser Aymeric et les cathares. On le voit, la série Timour a sans doute donné naissance à un thème devenu depuis très commun dans la bande dessinée. Pourtant l’Or du gouffre n’est paru qu’assez tardivement en album.

Une histoire parue tardivement en album

     L’Or du gouffre a été publié dans les numéros 1585 du 29/08/1968 au numéro 1606 du 23/01/1969 du journal Spirou à raison de deux planches par semaine. À cette date Dupuis vient d’arrêter la publication de la série en album tout en continuant de publier d’autres épisodes dans l’hebdomadaire. Des passionnés s’impatientent et finissent par publier en 1980 un album pirate de l’Or du gouffre. Finalement Dupuis décide de rééditer en album cartonné tous les épisodes de la saga. Le tome 23, l’Or du gouffre, paraît en septembre 1986. Une réédition de cet album est publiée en 2010 en version papier et numérique par le Coffre à BD.

Le récit de la croisade des Albigeois sur fond enflammé

Le récit de la croisade des Albigeois sur fond enflammé

Le catharisme et la croisade vus par Sirius

     Sirius choisit de présenter le contexte historique dans une longue didascalie occupant une bande entière dans la troisième planche. Cette didascalie est intercalée dans le récit au moment où apparaissent les chevaliers occitans qui s’apprêtent à fondre sur les Français. Le texte est écrit dans un cartouche sur un fond de flammes évoquant la guerre et les bûchers d’hérétiques :

     Pendant le haut Moyen Âge cette terre d’Occitanie comprise entre le Rhône et la Garonne est restée indépendante de la France du Nord. Et différente. On y parle même une autre langue, la langue d’Oc. Aux XIIe et XIIIe siècles, la religion aussi devient « différente ». C’est l’hérésie des cathares, presque une religion nouvelle dont les origines lointaines se situent sans doute en Iran. La tension s’accroît, et au début du XIIIe siècle, après de vains efforts pour que se rétablisse l’unité de l’Église, une armée croisée composée principalement de Français du Nord envahit les états du Midi. C’est la guerre avec son sinistre cortège d’horreurs, de crimes et d’injustices. La noblesse du pays, qu’elle soit ou non hérétique, est presque entièrement dépouillée de ses fiefs au profit des barons du Nord et va constituer ces troupes errantes de faydits, les hors-la-loi. Après des dizaines d’années de luttes sanglantes d’atrocités sans nombre, les dernières braises de ce grand incendie s’éteignent l’une après l’autre. Sous la sage administration de saint Louis, la France, qu’elle soit du Nord ou du Midi, se constitue lentement. Mais quelques fois la paix, comme la guérison d’une grave maladie, ne s’établit que peu à peu, douloureusement, et il faudra beaucoup de temps, d’amour et de justice pour effacer enfin les derniers sursauts de la Haine.

     Le catharisme vu par Sirius est conforme aux idées de son époque. Une majorité de gens croient alors que le catharisme est une religion importée d’Orient issue du Manichéisme. On imagine aussi que cette religion est une composante essentielle de la civilisation occitane voire consubstantielle à cette civilisation, en oubliant vite que la majorité des Occitans n’étaient pas cathares, et que la religion cathare était répandue dans toute l’Europe bien au-delà des terres de langue d’oc. Si Sirius connait la hiérarchie de l’Église cathare : l’un des héros est un « bon homme » qu’il qualifie en note de « sorte de pasteur », il ne dit rien des croyances et des rites de cette religion. Quant aux personnages, aux péripéties, aux lieux et aux décors, ils sont purement imaginaires. L’histoire se déroule autour de Fontclaire, chef-lieu d’un comté imaginaire situé non loin de Carcassonne, du Roussillon et de Montségur. Seule la silhouette du « pog » de Montségur et le récit du siège qui l’accompagne sont inspirés d’une certaine réalité. On le voit, dans cette histoire, le catharisme et la croisade des Albigeois ne sont que des prétextes à raconter les exploits guerriers et l’esprit de justice de Timour. Le héros est le miroir dans lequel les jeunes garçons, qui constituent alors le public majoritaire de l’hebdomadaire Spirou, se reconnaissent.

     On note toutefois quelques références savantes, difficilement accessibles au jeune public. Ainsi le « bon homme » ou parfait cathare Abednego porte un nom qui évoque le bûcher dont sont menacés les parfaits : dans la Bible Abed Nego est l’un des trois juifs, amis de Daniel, précipités dans la fournaise sur l’ordre du roi Nabuchodonosor.

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3 commentaires pour L’une des plus anciennes bandes dessinées sur les cathares

  1. Ping : Découvrez « Timour, l’Or du gouffre , l’une des plus anciennes BD consacrées au catharisme, une aventure publiée dans Spirou en 1968. « « AEC / René Nelli

  2. Alain dit :

    Bravo Gauthier pour ce formidable et passionnant travail de recherches!

  3. BONO dit :

    Cette BD est une très bonne approche pour les jeunes et les moins jeunes qui veulent  » aborder « le Catharisme

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