Le sceau de Raimond de Mondragon : une scène d’hommage vers 1200

     L’hommage est l’acte par lequel un homme, le vassal, se place dans la dépendance d’un autre, le seigneur. Cet acte, fort banal au Moyen Âge, a contribué à structurer la société féodale. Les chroniques, les actes écrits et les miniatures le décrivent fréquemment. Pourtant, ce n’est que de manière exceptionnelle que l’hommage est représenté sur un sceau.

Revers du sceau de Raimond de Mondragon, 70 mm. Moulage : Archives de France, Service des sceaux, S 82 bis ; d’après une matrice conservée à la Bibliothèque nationale de France.

Revers du sceau de Raimond de Mondragon, 70 mm.
Moulage : Archives de France, Service des sceaux, S 82 bis ; d’après une matrice conservée à la Bibliothèque nationale de France.

Raimond de Mondragon : un grand baron de Provence

     Le propriétaire de ce sceau appartient à une famille de l’aristocratie moyenne originaire du village de Mondragon (Vaucluse), dominé par un imposant château. Au début du XIIIe siècle Mondragon appartient au marquisat de Provence, l’un des possessions des comtes de Toulouse. C’est le chef-lieu d’une vaste baronnie située au nord d’Orange, dont les possessions s’étendent du Rhône à Montauban de Provence aux environs du mont Ventoux.

Le château de Montdragon (Photographie de Véronique Pagnier. Source : Wikimédia)

Le château de Mondragon
(Photographie de Véronique Pagnier. Source : Wikimédia)

     Plusieurs membres de cette famille sont bien connus. Dragonet le Pieux (1169-1236), ses frères Pons et Raimond, et son fils Raimond de Montauban sont vassaux du comte de Toulouse Raimond VI. Conformément à l’obligation d’aide et conseil du vassal envers son seigneur, ils interviennent dans l’armée du comte et dans son conseil politique. Dragonet et son fils appartiennent de plus au cercle restreint des familiers, ceux que le comte considère presque comme des membres de sa famille. La confiance que Raimond VI leur accorde se mesure au fait que c’est à eux que le comte confie la garde de son fils en 1216. Ce sont encore eux qui mènent à la bataille le jeune Raimondet, le futur Raimond VII, au siège de Beaucaire en 1216. Ils jouent d’ailleurs un rôle déterminant dans cette victoire des Occitans face aux croisés menés par Simon de Montfort. Mais l’année suivante c’est à leur tour de subir un échec. Venant de Nîmes, Simon de Montfort se dirige le long du Rhône vers Valence pour mater le comte de Valentinois. Sur le chemin, les croisés se heurtent à la tour de Dragonet, un poste fortifié dominant le Rhône proche de Pont-Saint-Esprit. Selon Pierre de Vaux de Cernay, le chroniqueur officiel de la croisade, cette tour « avait été bâtie pour servir de caverne de voleurs à ceux qui détroussaient les pèlerins et voyageurs qui circulaient par terre et sur le Rhône ». Il y avait sans doute là un péage qui apportait des revenus substantiels aux Mondragon. Mais les croisés prennent la tour, la détruisent et jettent aux fers ses défenseurs.

     Le propriétaire du sceau, Raimond de Mondragon est donc soit le fils de Dragonet le pieux, soit plus probablement son frère. C’est un grand baron de Provence, fidèle vassal du comte de Toulouse, auquel il a rendu hommage.

L’hommage

Détail du sceau : le casque à nasal

Détail du sceau : le casque à nasal

     L’hommage est un des moments forts de la cérémonie de l’engagement vassalique. Il s’accompagne du serment de fidélité prêté par le vassal au seigneur sur les Évangiles ; et de sa contrepartie, la remise d’un fief par le seigneur au vassal. Sur le sceau ci-dessus on reconnaît à gauche le seigneur, debout, de profil et tête nue. Il est vêtu en civil, à la mode de l’aristocratie du XIIe et du début du XIIIe siècle, d’une simple robe de lin serrée par une ceinture. À droite, le vassal est revêtu de l’équipement du chevalier de la fin du XIIe siècle. Il est coiffé d’un casque cylindrique au sommet arrondi, prolongé par un nasal protégeant le nez. Derrière le casque est attaché un appendice à franges, qui devait protéger la nuque des coups d’épées. Il est habillé d’un grand haubert de maille qui descend jusqu’aux genoux ; de chausses et chaussures recouvertes également de mailles de fer. Il est ceint d’une épée sur son flanc gauche. On distingue enfin sur une chaussure un éperon conique. L’éperon, destiné à aiguillonner le cheval, est devenu à cette époque le symbole de l’état de chevalier. Le vassal est à genoux pour marquer son infériorité. Il place ses mains jointes dans celle du seigneur, marquant par là qu’il remet symboliquement sa personne entre les mains de son protecteur.

L’ « immixtio manuum »

Détail du sceau : l’ « immixtio manuum »

     Dans les mains des deux hommes on observe un bâton. Le vassal qui a hérité de son fief le remet symboliquement au seigneur sous la forme d’un objet : bâton, gant, étendard, vêtement ou motte de terre. Le seigneur procède ensuite à l’investiture, c’est à dire qu’il remet le fief, symbolisé par un objet, au vassal. Dans le Nord l’investiture suit généralement l’hommage, il en est une conséquence. Dans le Sud, c’est généralement l’inverse. L’hommage résulte de la remise du fief. Dans tous les cas, ces deux actes sont étroitement associés et c’est sans doute pour cela que le graveur du sceau a confondu en un seul les deux actes. Dans la scène suivante, non représentée sur le sceau, le vassal et le seigneur se donnent généralement le baiser de la paix sur la bouche. Tous ces gestes ont une forte portée symbolique. Ils créent entre les deux hommes des obligations réciproques comparables à celles du mariage entre époux. D’ailleurs le vocabulaire de la fidélité amoureuse et de la fidélité vassalique est le même. Ne dit-on pas encore de nos jours « Mes hommages Madame » ? Par cette alliance, le seigneur et le vassal se doivent amour et fidélité. Le vassal fait désormais partie de la « famille » du seigneur. Cependant, qu’on ne se méprenne pas sur la portée réelle de cette cérémonie. Les fiefs, contreparties de l’hommage, étant héréditaires, l’hommage est vite devenu une formalité, renouvelée automatiquement à chaque génération. De plus la fidélité vassalique n’étant pas plus stable que la fidélité amoureuse, les obligations réciproques ne sont pas toujours respectées.

L’image des Mondragon

Avers du Sceau de Raimond de Montdragon.  Description : Deux dragons à la queue terminée par une tête de griffon, et à têtes humaines se tenant "par la barbichette". Légende : + : SIGILLVM : RAIMUNDI : DE : MONTE : DRACONE

Avers du sceau de Raimond de Mondragon, 70 mm.
Description : Deux dragons à la queue terminée par une tête de griffon, et à têtes humaines se tenant « par la barbichette ». Légende : + : SIGILLVM : RAIMUNDI : DE : MONTE : DRACONE.
Moulage : Archives de France, Service des sceaux, S 82 ; d’après une matrice conservée à la Bibliothèque nationale de France.

Sceau de Dragonet de Montauban, 1264, 40 mm. (Moulage : Archives de France, Service des sceaux, D 2868.)

Sceau de Dragonet de Montauban, 1264, 40 mm.
(Moulage : Archives de France, Service des sceaux, D 2868.)

     On peut se demander pourquoi Raimond de Mondragon a représenté une scène d’hommage sur son sceau. Deux hypothèses peuvent être avancées. Si Raimond est identifié au vassal, le seigneur est peut-être le comte de Toulouse, Raimond VI ou VII. Il s’agit alors pour Raimond de Mondragon d’affirmer haut et fort sa fidélité au seigneur dont il est un familier. Si Raimond est identifié au seigneur, la scène d’hommage est une manière de montrer que c’est un baron qui possède de fidèles vassaux. Car la richesse d’un seigneur se mesure autant dans la superficie de ses terres qu’au nombre de ses chevaliers. Plusieurs éléments vont dans le sens de cette hypothèse, celle de montrer sa puissance. La taille du sceau d’abord, qui avec 70 mm est plutôt grande pour un simple baron. Ensuite, la référence au dragon ou sa variante occitane le drac, que l’on retrouve dans le nom du fief, dans le prénom Dragonet : « Petit dragon » porté dans la famille dès le XIIe siècle, et dans ses armoiries. Selon la légende, rapportée au XIXe siècle, un reptile ailé, le drac, hantait le Rhône. Il dévorait les jeunes vierges et rançonnait les gens. Le seigneur du village promet sa fille à celui qui débarrassera la région de ce monstre. Un jeune chevalier y parvient. Il épouse la fille et devient le nouveau seigneur du village rebaptisé Mondragon : « la montagne du Dragon ». Les références au dragon rappellent donc l’exploit légendaire de l’ancêtre de la famille sur un animal symbolisant au Moyen Âge l’enfer ou l’hérésie. On le retrouve sur la face du sceau de Raimond (deux dragons à la queue terminée par une tête de griffon, et à têtes humaines se tenant par la barbichette), et sur les sceaux de plusieurs membres de sa famille. Dragonet de Montauban, le fils de Raimond de Montauban, possède deux dragons affrontés sur son sceau de 1264. L’un de ses descendants, Olivier de Montauban, porte sur son sceau de 1380 un écu supporté par un dragon et un lion. La scène d’hommage, la taille du sceau, le dragon, tous ces éléments contribuent à donner l’image d’un puissant seigneur.

Pour en savoir plus :

     Cet texte est une version mise à jour de l’article: « Le sceau de Raimond de Mondragon : une scène d’hommage vers 1200 » publié dans Espace et patrimoine cathares, n° 4, janvier 2005.

Bibliographie : P. BONNASSIE, Les 50 mots clefs de l’histoire médiévale, Toulouse : Privat, 1981 ; H. DÉBAX, La féodalité languedocienne XIe-XIIe siècles. Serments, hommages et fiefs dans le Languedoc des Trencavel, Toulouse : Presses universitaires du Mirail, 2003 ; J.-L. CHASSEL, « Sceau et identité nobiliaire au Moyen Âge », L’identité nobiliaire, dix siècles de métamorphoses (IXe-XIXe s.), Le Mans : Université du Maine, Publications du Laboratoire d’Histoire anthropologique du Mans / CNRS- UPRESS A 6092, 1997, pp. 254-265 ; G. DEMAY, Le costume au Moyen Âge d’après les sceaux, Paris : D. Dumoulin, 1880 ; L. DOUËT D’ARCQ, Inventaire des collections de sceaux de l’Empire, tome 1, Paris : Imprimerie impériale, 1863 ; G. LANGLOIS, « Le sceau de Raimond de Mondragon, une scène d’hommage vers l’an 1200 », Espace et patrimoine cathares, n° 4, janvier-février 2005, pp. 52-53 ; L. MACÉ, Les comtes de Toulouse et leur entourage, XIIe – XIIIe siècles, rivalités, alliances et jeux de pouvoirs, Toulouse : Privat, 2000 ; Y. METMAN, « Raimond de Montdragon ou l’hommage féodal », Club français de la Médaille 13/14, 2 trimestre 1971, pp. 88-89 ; J.-P. POLY, La Provence et la société féodale, 879-1166, Paris : Bordas, 1976 ; M. ROQUEBERT, L’épopée cathare, tome 3, Toulouse : Privat, 1986 ; A. VILAIN, Matrices de sceaux du Moyen Age – Département des monnaies, médailles et antiques, Paris : Éditions de la Bibliothèque nationale de France, 2014.

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2 commentaires pour Le sceau de Raimond de Mondragon : une scène d’hommage vers 1200

  1. Intéressant. Merci pour l’image et les détails.

  2. Rémi Ravail dit :

    Très intéressant, merci. Au sujet de la cotte civile, elle apparaît comme richement taillée et décorée (descendant jusqu’aux pieds, décorée au col et aux biceps, avec les manches serrées et des plis aux poignets), très certainement, comme vous l’expliquez, pour mettre l’accent sur le statut seigneurial du personnage représenté.
    Ayant fait plusieurs recherches sur l’habillement au XIIIème siècle, et donc sur le textile au Moyen Age en général, je n’ai pas trouvé de mention de couche extérieure de vêtement faite en lin dans les textes, ni de pièces archéologiques en dehors de sous-vêtements et de doublures de vêtements. Aussi je serais heureux si vous pouviez m’indiquer la provenance vos sources sur le sujet. D’avance merci.

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