Sarrasins en Provence : histoire et bande dessinée

La bande dessinée Sarrasin ! : une aventure dans la Provence musulmane du haut Moyen Âge.

Sarrasins

Luca Blengino, Luca Erbetta, Filippo Rizzu, Sarrasins ! éditions Quadrants, collection Boussole, août 2013.

     Réaliser une bande dessinée inspirée par l’histoire est un travail difficile et qui demande une documentation très abondante, surtout lorsqu’elle traite d’une période pour laquelle les documents iconographiques sont rares et la société très éloignée de la nôtre. Saluons donc dans la BD Sarrasins ! que j’ai découverte en librairie, l’effort des auteurs, tant dans le choix du sujet que pour respecter le contexte historique.

Le Fraxinet des Maures : un établissement musulman en Provence

     La présence musulmane en Provence et dans les Alpes durant le haut Moyen Âge est peu connue du grand public. Pourtant c’est dans cette région de France que cette présence a été le plus durable. De 889 à 972 le massif des Maures, abrita, autour du golfe de Saint-Tropez, une colonie de musulmans andalous. Cet établissement est connu dans les textes arabes sous le nom de Djabal al-Qilâl (la montagne des sommets) ou Farakhsinît, transcription arabe du latin Fraxinetum(1).

     De cette présence musulmane il reste peu de choses si ce n’est quelques épaves et quelques toponymes. Le village de la Garde-Freinet conserve dans son nom le souvenir du lieu de Fraxinetum/Fraxinet/Freinet. Et on a longtemps cru que les ruines qu’on y trouve au Fort Freinet constituaient les vestiges du quartier général des musulmans. (On le situe maintenant plutôt sur la presqu’île de Saint-Tropez)(2). Le nom du village de Ramatuelle viendrait de Rahmatu Allâh, le bienfait de Dieu et la plage d’Almanarre correspondant au site du port antique d’Olbia entre Hyères et Giens rappellerait la présence d’un phare, en arabe al-manara(3). Quant au massif des Maures il a été baptisé ainsi par les Provençaux en raison de la présence moresque.

Métissages et alliances

    L’album Sarrasins ! fait revivre l’histoire de cette colonie andalouse, un sujet qui, à ma connaissance n’avait jamais été abordé en bande dessinée. Le héros, Hazar, est un muwallad, mot arabe signifiant littéralement métis et désignant dans ce contexte un musulman ayant des origines chrétienne et européenne. La volonté des auteurs, un trio italien, est effet de mettre en valeur le métissage culturel et religieux. Ce métissage correspond certainement à une réalité historique : même si cette colonie musulmane, animée par l’esprit de Jihad contre les Francs, vivait essentiellement de piratage maritime et de razzias contre les chrétiens, ses chefs ont noué des alliances de circonstance avec des chefs chrétiens. Ainsi le roi d’Italie Hugues d’Arles, après avoir tenté de prendre par la force cette colonie avec le soutien de la marine byzantine, a finalement pactisé avec les musulmans à l’annonce de l’installation de son rival le roi Béranger en Lombardie. Et à cet effet Hugues aurait favorisé l’installation de certains d’entre eux en Maurienne. Et selon Philippe Sénac, historien spécialiste du sujet, il n’est pas « du tout exclu que le Fraxinet ait été le théâtre d’une symbiose communautaire, ce qui tendrait à expliquer sa longévité ».

Une bande dessinée bien documentée

     L’intrigue de la bande dessinée s’inspire plus particulièrement de deux évènements. Au cours de l’année 940 le calife omeyyade Abd er-Rahman III signe un traité de paix avec plusieurs princes chrétiens dont Hugues d’Arles, la comtesse Richilde de Narbonne et le comte de Barcelone. Ce traité, adressé notamment au caïd de Farakhsinît, garantit la sécurité des navires chrétiens à destination d’al-Andalus, l’Espagne musulmane. Il met donc fin à une partie de l’activité de course de la colonie. Le second évènement est l’enlèvement, en 972, de l’abbé Mayeul de Cluny qui traversait les Alpes pour se rendre à Rome. Le rapt de celui qui, aux yeux des Occidentaux, était considéré comme un saint et le religieux le plus important après le pape fit scandale. Après la libération de l’abbé contre une énorme rançon, une forte mobilisation des chrétiens vit le jour. Le comte Guillaume de Provence, soutenu par l’abbé Mayeul et des nobles venus de diverses régions prit la tête d’une expédition, préfigurant les croisades, qui mit fin à la colonie du Fraxinet.

     S’appuyant sur ces deux évènements le scénariste, Luca Blengino, imagine un complot où le calife omeyyade sacrifie ses sujets du Fraxinet à un traité de paix avec les princes chrétiens. Le scénariste, bien documenté, utilise donc habilement le contexte historique. Il a bénéficié sur ce point de l’aide de Fabio Bono, dessinateur de la série Cathares se déroulant dans le Languedoc du XIIIe siècle. Le dessin de Luca Erbetta, efficace et réaliste, est assez proche de celui de Bono. Quelques critiques de détail peuvent être faites, notamment sur l’architecture, mais au total cette bande dessinée constitue un travail original et de qualité.

Pour en savoir plus :
Sur le Fraxinet des Maures consulter notamment

Sur la BD Sarrasins !

(1)Les sources et les interprétations divergent sur la nature et l’économie de cet établissement. Les sources chrétiennes en font surtout un repère de pillards et mettent l’accent sur les pillages et destructions, particulièrement de monastères. Elles voient dans ces musulmans un fléau de Dieu au même titre que les Vikings. Les sources arabes représentent le Djabal al-Qilâl comme une île comparable à la Sicile et aux Baléares et le décrivent comme un espace riche en ressources agricoles et en arbres. Parmi les historiens Jean-Pierre Poly, historien de la Provence, considère cet établissement surtout comme un révélateur des luttes intestines qui agitent la Provence chrétienne de cette époque. Philippe Sénac met l’accent sur le caractère maritime de l’établissement, peu explicite dans les sources, son rôle dans la piraterie et ses liens de dépendance avec al-Andalus. Il considère cet établissement plus comme un poste militaire qu’une colonie de peuplement. Mohammad Ballan, s’appuyant sur des comparaisons, notamment avec la Crète, considère cet établissement surtout comme une base de guerriers animés par l’esprit du Jihad contre les Francs.
(2)C’est l’opinion de Philippe Sénac.
(3) Merci à Jean-Pierre Vogel de m’avoir signalé ce toponyme.

Advertisements
Cet article, publié dans Article d'histoire, Bande dessinée, Compte-rendu, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Sarrasins en Provence : histoire et bande dessinée

  1. Luca Erbetta dit :

    Merci beaucoup pour cette critique.
    Je peux vous assurer que, les quelques erreurs dans les détails que on peux trouver dans la BD, son du seulement à la difficulté de retrouver la bonne documentation sur l’époque, assez rare, que par manque de volonté. 🙂

    Luca Erbetta

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s