Une nouvelle bande dessinée sur la Commune de Paris

album-hero-commune-paris-bigJean-Pierre Pécau, Benoît Dellac, Thorn
L’Homme de l’année, tome 5 : 1871 – l’un des héros de la commune de Paris
Delcourt, 2014, 56 p.

     Un sujet original, un dessin efficace, un scénario bien documenté mais qui prend quelques libertés avec l’Histoire.

     La série l’Homme de l’année tente de faire revivre le destin d’anonymes ou d’oubliés, réels ou imaginés, qui auraient joué un rôle décisif dans un évènement marquant de l’Histoire. C’est ainsi que les auteurs de la série ont déjà imaginé la biographie des compagnons de Jeanne d’Arc, d’un prédécesseur de Christophe Colomb dans la découverte des Amériques, du comte Esterházy à l’origine de l’affaire Dreyfus, du soldat inconnu et de l’assassin de Che-Guevara. Dans le cinquième album de la série le scénariste Jean-Pierre Pécau et le dessinateur Benoît Dellac évoquent de destin singulier d’un « turco » ayant participé à la Commune de Paris en 1871.

La Commune de Paris dans la bande dessinée

     La guerre Franco-Prussienne de 1870 et la Commune de 1871 sont des évènements qui ont disparu des programmes scolaires. Tout au plus sont-ils évoqués en quelques mots pour expliquer l’annexion de l’Alsace-Moselle et les débuts de la IIIe République. Seuls quelques mouvements, des élus et des historiens entretiennent la mémoire de ces évènements[1]. Aussi l’initiative de les aborder sous l’angle de la bande dessinée est heureuse, d’autant que ce thème a rarement été traité par le « 9e art ». La Commune de Paris est évoquée dans deux histoires de France en BD et une douzaine de séries ou de « One shot ». Parmi les plus connues ou les plus réussies citons l’adaptation du roman Le Cri du Peuple de Jean Vautrin illustré par Jacques Tardi. Dans Voleur d’Empire, Jean Dufaux et Martin Jamar évoquent cette période sombre en sept albums mêlant réalisme et fantastique. Jacques Ferrandez dans le second tome de sa série Carnets d’Orient imagine le destin d’un jeune soldat devenu colon en Algérie pour échapper à la terrible répression qui s’abat contre les Communards[2].

1871 : le destin d’un jeune tirailleur indigène

     Dans 1871 Jean-Pierre Pécau et Benoît Dellac ont imaginé le destin d’un personnage qui suit en quelque sorte un chemin inverse du héros de Ferrandez. En effet leur héros, Abdullah d’Abbadie, est un africain qui se retrouve en France. C’est un « turco », sobriquet attribué aux tirailleurs algériens et par extension aux indigènes servant dans des troupes coloniales françaises. Leur héros s’inspire d’un jeune africain ayant réellement existé, représenté au château d’Abbadia à Hendaye.

     Le château d’Abbadia qui domine la mer est un des incontournables curiosités de la côte basque. Construit entre 1864 et 1879 dans un style néogothique irlandais par Eugène Viollet-le-Duc et Edmond Duthoit pour le savant excentrique Antoine d’Abbadie, il est décoré dans un style très éclectique rappelant notamment les voyages de son propriétaire en Éthiopie. L’escalier monumental du château est orné d’une statue porte torchère d’un jeune noir, représentant Abdullah, esclave ramené d’Abyssinie par Antoine d’Abbadie. Selon quelques informations glanées sur le web on raconte que devenu grand, Abdullah se serait engagé dans les tirailleurs algériens, aurait combattu à Magenta et aurait péri sous les balles des Versaillais au mur des Fédérés en 1871. Son destin aurait inspiré à Alphonse Daudet une nouvelle publiée en 1872 dans sa série Les contes du Lundi : « Le turco de la commune »[3].

     Le récit imaginé par Jean-Pierre Pécau commence par la semaine sanglante (mai 1871). Ce sont les derniers jours de la Commune, écrasée par l’armée des Versaillais. Malgré la guerre Abdullah parvient à envoyer une lettre à ses parents adoptifs au château d’Abbadia. La suite du récit prend la forme d’un flash-back. Nous découvrons les circonstances dans lesquelles le jeune esclave éthiopien est ramené par Antoine d’Abbadie, son éducation au château puis sa fugue. Dépouillé par des malfrats Abdullah s’engage dans l’armée. Sous l’uniforme chamarré des tirailleurs algériens il se distingue à Solferino. En Algérie où il participe à une sale guerre coloniale il commence à acquérir une conscience politique. Après s’être battu vaillamment contre les Prussiens en Alsace il déserte l’armée et se retrouve à Paris pendant le siège de la capitale par les Prussiens. Après l’armistice il participe au soulèvement des Parisiens contre les Versaillais. On le retrouve pendant la Semaine sanglante où il refuse de se livrer…

     Au long de son périple Abdullah croise d’authentiques figures de la fin du XIXe : l’écrivain Petrus Borel en Algérie, Jules Vallès à l’Opéra Garnier, Louise Michel et Georges Clémenceau à Montmartre et enfin le jeune Arthur Rimbaud dont l’un des poèmes, le Bateau ivre, ponctue quelques scènes.

Quelques libertés avec l’Histoire

     Si la trame des évènements est respectée l’auteur prend parfois un certain nombre de liberté avec l’Histoire. Abdullah n’a pas pu être élevé au château d’Abbadia car sa construction ne commence qu’en 1864. Il n’a pas pu rencontrer Petrus Borel en 1869 car ce dernier était mort dix ans plus tôt. Les « boules de Moulins », sphères remplies de lettres lancées dans la Seine pour rompre le blocus ont été utilisées pendant le premier siège de Paris et non le second. Ces libertés étaient peut-être nécessaires à la cohérence du récit ou à la volonté de le rendre plus pittoresque. En revanche je ne comprends pas la nécessité de faire d’Antoine d’Abbadie un royaliste et un farouche opposant de Napoléon III. C’était au contraire un ami de l’Empereur pour lequel il avait fait construire une chambre du château.

Conclusion

     En privilégiant les évènements sanglants qui marquent le début et la fin de la Commune, l’auteur fait apparaître celle-ci surtout comme une guerre civile. On ne voit pas les tentatives des Communards pour établir une démocratie sociale dont beaucoup de mesures seront reprises par la IIIe République. On aurait aimé également que le scénario qui est peu saccadé et procède beaucoup par allusions, développe davantage les relations entre le héros et les personnages croisés. On aurait aimé enfin, comme cela se fait dans de nombreuses BD historiques, une introduction permettant de mieux exposer le contexte et faire la part entre les faits historiques et l’imagination des auteurs. Reste que l’idée de mettre en valeur un « turco » est originale et que cette BD contribue à rendre une place dans l’Histoire à tous ces « indigènes » ayant combattu pour la France au cours du XIXe et du XXe siècle. De plus elle est servie par un dessin et une mise en couleur de qualité.

Pour en savoir plus :


[1] On consultera avec profit quand ils seront parus les actes du colloque « Regards sur la Commune de 1871 en France. Nouvelles approches et perspectives. France » tenu à Narbonne en 2011. En attendant le site Internet : http://colloque-commune1871.fr/ fournis quelques indications bibliographiques.

[2] On trouvera la liste la plus complète que j’ai pu constituée d’albums évoquant la Commune sur BDGest.

[3] Je n’ai pu trouver de sources fiables pour confirmer ces faits et le château d’Abbadia, interrogé sur ce point, ne m’a pas répondu.

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Un commentaire pour Une nouvelle bande dessinée sur la Commune de Paris

  1. FilmCommune dit :

    En effet, les mesures prises ou envisagées par la Commune ont fini par faire partie des fondements de la République, 5 ans, 30 ans, parfois 70 ans plus tard… On ne le dira jamais assez 🙂

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