Femmes et hommes du Moyen Âge honorés par un nom de rue à Carcassonne

     Le conseil municipal de Carcassonne dans sa séance du 6 mai 2014 et sur la proposition d’Alain Pignon, a baptisé une rue Ermessende de Carcassonne. Cette comtesse de Barcelone et Gérone, fille du comte de Carcassonne Roger le vieux, est l’une des grandes personnalités du Moyen Âge méridional. Cet acte honorifique est l’occasion de faire le point sur les héros du Moyen Âge honorés par un nom de rue à Carcassonne, d’évoquer les problématiques, les origines et enjeux des baptêmes de rues et de faire de nouvelles propositions.

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     Baptiser des noms de lieux, et en particulier des noms de rue répond souvent à des enjeux politiques, économiques ou identitaires. Nous avons déjà évoqué ce thème avec l’article consacré aux Emblèmes de la région Languedoc-Roussillon. Nous nous intéresserons ici qu’aux hommes et femmes du Moyen Âge dont le choix répond surtout à des enjeux mémoriaux.

Les choix des érudits et édiles de Carcassonne

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Des noms choisis parmi les seigneurs de Carcassonne

     Ce n’est pas la première fois que Carcassonne honore de cette manière une grande figure de son passé médiéval. En 1951 la municipalité, suite à une proposition de la Société des arts et sciences de Carcassonne datant de 1911 et renouvelée en 1928, baptise ou rebaptise une partie des rue de la Cité. Les noms ont été choisis parmi les seigneurs les plus connus de la ville. Chronologiquement vient en premier la légendaire Dame Carcas qui aurait défendu la cité contre Charlemagne puis créé avec son époux Roger la dynastie des comtes de Carcassonne. Elle est suivie par le comte Roger-le-vieux qui vivait vers l’an Mil. C’est le père de la comtesse Ermessende qui vient d’être honorée à son tour en 2014. Viennent ensuite la vicomtesse de Carcassonne Adélaïde de Toulouse, son fils le vicomte Raimond-Roger Trencavel, dépossédé par les croisés en 1209, et sa belle-fille la vicomtesse Agnès de Montpellier. La liste de ces rues s’achève avec le roi Louis IX ou saint Louis, qui devient seigneur de la ville en 1226 et à qui l’on doit le renforcement des fortifications de la Cité.

     On notera une stricte égalité entre le nombre de femmes et d’hommes dans le choix des noms, bien que le souci de parité ne soit pas une préoccupation très partagée dans la première moitié du XXe siècle. En revanche, selon Alain Pignon, la parité a guidé explicitement le choix des nouveaux noms de rue en 2014. Le choix d’Ermessende de Carcassonne est également guidé par le souci de mettre en valeur une personnalité commune à l’histoire catalane et occitane. Cette action s’inscrit dans les efforts menés par la ville pour accroître le nombre de touristes catalans.

L'achat des comtes de Carcassonne et Razès par le comte Ramon-Berenguer I de Barcelone et sa femme Almodis de la Marche en 1067. Dessin de Claude Pelet extrait de la BD l'Aude dans l'Histoire, scenario Gauthier Langlois et Dominique baudreu, éditions Aldacom

L’achat des comtes de Carcassonne et Razès par le comte Ramon-Berenguer I de Barcelone et sa femme Almodis de la Marche en 1067. Dessin de Claude Pelet extrait de la BD l’Aude dans l’Histoire, scénario Gauthier Langlois et Dominique Baudreu, éditions Aldacom

Des seigneurs oubliés : les comtes catalans de Carcassonne et certains Trencavel

     On notera dans cette liste de seigneurs quelques absences. Rappelons qu’entre 1067 et 1070 le comte Ramon-Berenguer Ier de Barcelone rachète le comté de Carcassonne à ses héritiers et en devient seigneur en titre. Mais En 1082, profitant de la minorité du nouveau comte de Barcelone, Ermengarde de Carcassonne et son fils Bernart-Aton Trencavel s’imposent comme vicomtes de Carcassonne et Razès. Cependant jusqu’au XIIIe siècle les comtes de Barcelone tentent de faire valoir leurs droits sur le comté de Carcassonne. Curieusement aucune rue ne vient honorer Ermengarde ou son fils Bernart-Aton qui sont pourtant à l’origine de la dynastie vicomtale et qui ont restauré l’indépendance de Carcassonne face à Barcelone. Aucun comte catalan de Carcassonne n’est non plus honoré. Pourtant le roi Pierre II d’Aragon, comte de Barcelone et Carcassonne, a tenté, par la médiation, de sauver la ville des croisés en 1209. Son fils Jacques ou Jaume Ier, aurait pu mériter aussi la considération des édiles Carcassonnais. Soit parce qu’il a été l’un des plus illustres habitants de la Cité. Il y a vécu prisonnier des croisés pendant plusieurs années de son enfance. Soit parce qu’il a accueilli en exil pendant de nombreuses années son cousin Raimond Trencavel, dernier vicomte de Carcassonne. Soit encore parce qu’il a été un artisan de la paix signée entre la France et l’Aragon au traité de Corbeil en 1258. L’absence des comtes catalans dans le choix des noms de rues s’explique sans doute pour des raisons nationalistes et le peu de rues à baptiser dans la Cité.

Des seigneurs rejetés : les Montfort

     Si les comtes de Barcelone et quelques membres de la famille Trencavel ont été oubliés, en revanche Simon de Montfort et son fils, qui s’intitulaient seigneur de Carcassonne et comte de Toulouse par la grâce de Dieu, ont été volontairement écartés. Car on leur reproche depuis le XIXe siècle la responsabilité de nombreux massacres et la privation de liberté pour les habitants du Midi. Seules les communes de Briis-sous-Forges et Saint-Arnoult-en-Yvelines, situées sur les terres de la seigneurie de Montfort en région parisienne, ont osé baptiser une rue « Simon de Montfort ».

 Plaidoyer pour d’autres noms

"Carrer d'Oliver de Terme" (Rue Olivier de Termes, sur la commune de Calvià, dominant la baie de Palma de Mallorca. C'est non loin de là qu'Olivier de Termes débarqua en 1229 avec les croisés menés par le roi Jacques Ier d'Aragon pour la conquête de l'île)

« Carrer d’Oliver de Terme » (Rue Olivier de Termes, sur la commune de Calvià, dominant la baie de Palma de Mallorca. C’est non loin de là qu’Olivier de Termes débarqua en 1229 avec les croisés menés par le roi Jacques Ier d’Aragon pour la conquête de l’île)

     Au total sept héros ou héroïnes du passé médiéval de Carcassonne sont honorés par des noms de rues. C’est peu pour une ville qui compte plusieurs centaines de rues, places ou voies et dont le Moyen Âge est la vitrine. C’est pourquoi j’avais proposé à deux maires de Carcassonne, Monsieur Chesa en 2003 puis Monsieur Perez en 2010, d’honorer quelques autres carcassonnais célèbres, parmi lesquels Olivier de Termes et Bernard Délicieux. Cette démarche n’avait pas reçu de suites.

Olivier de Termes et Raimond Trencavel au siège de Carcassonne en 1240. (Extrait de la bande dessinée l'Aude dans l'Histoire, dessin de Claude Pelet, scénario de Gauthier Langlois et Dominique Baudreu, éditions Aldacom.)

Olivier de Termes et Raimond Trencavel au siège de Carcassonne en 1240. (Extrait de la bande dessinée l’Aude dans l’Histoire, dessin de Claude Pelet, scénario de Gauthier Langlois et Dominique Baudreu, éditions Aldacom.)

Olivier de Termes, l’un des plus célèbres chevaliers de son temps

    Olivier de Termes (vers 1200 – 12 août 1274), a été célébré de son vivant par de nombreux chroniqueurs comme l’un des meilleurs chevaliers de son époque. Sa famille, dominait tout le centre des Hautes-Corbières mais résidait aussi à Carcassonne où les vicomtes Trencavel lui avaient confié la garde du château narbonnais (situé à l’emplacement de la porte narbonnaise). Pendant la première partie de sa vie Olivier fut l’un des meilleurs défenseurs de l’Occitanie contre les croisés. En particulier il fut le bras droit du jeune vicomte Trencavel lors de la reconquête de la vicomté en 1240. À ce titre il dirigea techniquement le siège de Carcassonne pendant l’été 1240. Dans la seconde partie de sa vie, réconcilié avec l’Église catholique et le roi de France, il s’efforça de faire appliquer en Languedoc les principes de paix et réconciliation qui inspiraient le roi saint Louis son ami. À ce titre il participa, sous les ordres du sénéchal de Carcassonne à plusieurs assemblées judiciaires tenues dans le château comtal.

     Seule une commune des Baléares (voir photo ci-dessus) a pour l’instant honoré Olivier de Termes par une plaque de rue.

Aude dans l'histoire

Aude dans l'histoire

Bernard Délicieux et le consul Élie Patrice dans la bande dessinée L’Aude dans l’Histoire (dessin Claude Pelet, scénario Gauthier Langlois et Dominique Baudreu, éditions Aldacom)

Bernard Délicieux

     Bernard Délicieux (vers 1260 – 1320) est le franciscain qui prit la défense des Carcassonnais contre l’Inquisition au début du XIVe siècle. Personnalité charismatique, il entraîna avec lui de nombreux languedociens dans la lutte contre l’Inquisition. Condamné par le pape et le roi de France, il paya de sa vie son engagement et mourut en mars 1320 au Mur, la prison de l’Inquisition de Carcassonne.

     Bernard Délicieux a inspiré au XIXe siècle le peintre Jean-Paul Laurens (voir les Emmurés de Carcassonne au Musée des Beaux-Arts) et au XXe siècle le romancier Umberto Ecco pour le héros de son roman « Le nom de la rose ». L’historien Jean Duvernoy a publié les actes de son procès.

     Bernard Délicieux possède une rue à son nom à Montpellier et à Toulouse, mais reste oublié dans la ville qu’il a habité, défendu et où il a fini sa vie.

Autres propositions

     Ermengarde de Carcassonne dont nous avons déjà parlé; Guilhem Bélibaste, dernier parfait cathare occitan, « pensionnaire » de la prison de l’Inquisition de Carcassonne, Élie Patrice, premier consul de la ville et compagnon de lutte de Bernard Délicieux… Vous pouvez faire vos propositions par des commentaires ajoutés à cet article.

Pour en savoir plus :

  • Sur les noms de lieu et rue de Carcassonne : Jean-Louis BONNET, Carcassonne d’hier à aujourd’hui, Péronnas : Les Éditions de la Tour Gile, 2005, 742 p.
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8 commentaires pour Femmes et hommes du Moyen Âge honorés par un nom de rue à Carcassonne

  1. Une rue Bernard Délicieux, c’est ce que Dominique Baudreu a évoqué à la fin de la conférence sur le Mur au mois de février…Il y en a une à Montpellier et une autre à Toulouse…
    Par contre, la rue Saint-Louis à la Cité…..C’est … surprenant !

  2. Chantal Fabréga – Paziols – Comme il n’y avait pas de nom de rue, encore moins de place Olivier de Termes à Paziols(pourtant un de ses villages), j’ai fait réaliser sur le mur de ma maison une fresque le représentant avec sa femme Thérèse et leur fils Raymond, avec en arrière-plan le château d’Aguilar; toutefois, cette fresque, par 2 fois, a été vandalisée !!!coups de clé, et surtout projection d’un oeuf (l’albumine tâche et est indélébile) – sans doute 8 siècles après, reproche t’on encore à Olivier de Termes d’avoir ‘trahi la cause occitane’ … et moi, qui suis une fille du Nord, qui aime cette terre cathare et qui souffre de ce que les Cathares ont souffert, je pense qu’ il faudrait re-dire l’histoire d’Olivier de Termes et mettre en avant cet artisan de Paix…MERCI
    et

    • Merci Chantal pour ce commentaire et la fresque. Peux-tu envoyer une photo de cette fresque que je puisse publier ici ?

      • oui, Gauthier, dès que possible, j’avais aussi, avec mon mari Philippe, le projet de créer le sentier Olivier de Termes : depuis Aguilar, redescendre par la plaine de Tuchan/Paziols = Le Pla; à Paziols, rencontrer le canal d’arrosager et le Moulin de la Tour conçus par Olivier, puis passer au village et se diriger vers ‘ma’ fresque jusqu’à la Fontaine de Cucugnan, puis remonter jusqu’à l’église et la table d’orientation, et contempler le paysage merveilleux qui s’offre sous nos yeux …Corbières sauvages et éternelles …
        un jour, peut-être !

  3. Hallo! Désolé, mais je ne suis pas très bon à l’écriture française…
    Applaudissements! C’est un site web très perspicace et important. Et nommer une rue après Olivier de Termes est nécessaire! Olivier de Termes a joué un rôle important dans l’histoire. Dans l’avenir, nous pouvons en apprendre davantage sur son importance beaucoup plus …
    Et un sentier Olivier de Termes – Bravo! Ca m’intérresse beaucoup! Et peut-être aussi mon éditeur …

  4. Merci, enfin quelqu’un(e) qui partage mon avis sur un sentier Olivier de Termes …
    Gauthier pour la photo de la fresque , me donner le mail où je peux l’envoyer – Merci

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