Sceaux consulaires médiévaux du versant méridional de la Montagne Noire

Fig. 2 : Sceau matrice d’Ermessinde de Carcassonne, comtesse de Barcelone et Gérone (975-1058) conservé au Trésor de la cathédrale de Gérone. C’est une intaille gravée en latin et en arabe du nom de la comtesse.

Fig. 2 : Sceau matrice d’Ermessinde de Carcassonne, comtesse de Barcelone et Gérone (975-1058) conservé au Trésor de la cathédrale de Gérone. C’est une intaille gravée en latin et en arabe du nom de la comtesse.

     Les démêlés du roi Philippe-le-Bel avec le pape Boniface VIII au début du XIVe siècle ont permis indirectement la conservation de dix sceaux de villages du Nord de l’Aude. Grâce à eux nous pouvons connaître l’image que ces villages voulaient donner d’eux-mêmes.

     Le sceau est un signe personnel d’authentification des actes. Le même mot désigne à la fois la matrice gravée dans une matière dure et l’empreinte réalisée avec la matrice dans une matière molle. Le sceau apparaît au Moyen Orient au IVe millénaire, en même temps que l’écriture puis se généralise à la plupart des civilisations utilisant l’écriture. Dans l’Antiquité les Grecs et les Romains font usage d’un sceau en intaille, c’est-à-dire d’une petite pierre de forme ovale gravée en creux et généralement montée en bague. Au Haut Moyen Age l’usage du sceau se restreint à la haute aristocratie. Le sceau de la comtesse Ermessinde de Carcassonne (fig. 2) en est un témoignage très rare.

Fig. 3, 4, 5 : Exemple de sceau matrice en bronze. Avers, dos et empreinte en cire d’un sceau ecclésiastique du XIVe ou XVe siècle trouvé près de Laure-Minervois. Collection Bonnafous à Laure.

Fig. 3, 4, 5 : Exemple de sceau matrice en bronze. Avers, dos et empreinte en cire d’un sceau ecclésiastique du XIVe ou XVe siècle trouvé près de Laure-Minervois. Collection Bonnafous à Laure.

Fig. 4

Fig. 4

Fig. 3.

Fig. 3.

     Au XIe siècle apparaît une nouvelle forme de sceau, dont la matrice est réalisée en métal, généralement du bronze, et l’empreinte est la plupart du temps réalisée en cire d’abeille (voir fig. 3, 4, 5). L’empreinte est souvent appendue à un parchemin par un lac de soie ou une languette du parchemin (fig. 6). L’empreinte possède parfois deux faces. Ce type de sceau se développe progressivement dans toutes les couches de la société au cours du XIIe siècle. Dans le Midi les grandes villes se dotent d’un consulat ou administration municipale et font toutes usage de sceaux, au plus tard au début du XIIIe siècle. Les bourgs et villages se dotent d’un consulat et de sceaux plus tardivement. À l’époque moderne le sceau est progressivement remplacé par le cachet, empreinte en cire de faible épaisseur apposée directement sur le papier ou le parchemin, puis le tampon, empreinte à l’encre apposée sur le papier.

     Le sceau sert à valider un acte, c’est-à-dire à prouver ou garantir l’authenticité de l’acte. Toutefois même au Moyen Age la majorité des actes ne sont pas scellés car il existe un autre signe de validation personnel beaucoup plus courant : le seing qui est une signature formée de lettres ou d’un dessin. Comme la majorité des acteurs d’un acte ne savent pas écrire, c’est généralement une autorité publique, le plus souvent un notaire, qui garantit l’acte en y apposant son seing. Le notariat étant très développé dans le Midi dès le XIIe siècle, l’usage du sceau y est donc confiné à des actes exceptionnels, souvent solennels. C’est pourquoi seule une minorité de personnes et de consulats possédaient un sceau. Malheureusement les aléas de la conservation des documents ne nous ont fait parvenir que très peu de sceaux méridionaux. De plus ces sceaux n’ont pas fait l’objet de recensements exhaustifs contrairement à ce qui a été fait pour la plupart des provinces du nord de la France et de l’Europe (1). Cela rend d’autant plus précieux les sceaux consulaires de Conques, Montolieu, Pennautier, Peyriac-Minervois, Saissac, Saint-Denis et Villemoustaussou, les seuls conservés pour le versant méridional de la Montagne Noire.

Fig. 6 : Exemple de sceaux de cire pendants : sceaux de la cité et du bourg de Narbonne appendus à un acte de 1243. (A. M. de Narbonne, GG 1499).

Fig. 6 : Exemple de sceaux de cire pendants : sceaux de la cité et du bourg
de Narbonne appendus à un acte de 1243. (A. M. de Narbonne, GG 1499).

     Les dix sceaux que nous allons étudier ont été réalisés dans des circonstances particulières qu’il convient de raconter. Nous sommes au début du XIVe siècle. Le roi de France Philippe-le-Bel est alors en conflit avec le pape Boniface VIII à propos de contributions financières imposées à l’Église de France. Deux visions du pouvoir s’affrontent. Celle du roi qui affirme l’indépendance de l’État dans le gouvernement de tous ses sujets et celle du Pape qui affirme la soumission de tous à l’autorité suprême de l’Église. Face aux interventions répétées du pape dans les affaires du royaume de France le roi réagit. Il convoque des assemblées générales des trois ordres de la société. Des représentants du clergé, de la noblesse et des villes se réunissent pour former les premiers états généraux du royaume.

Fig. 11 : sceau de la Pomarède, 1303 (D 5664).

Fig. 11 : sceau de la Pomarède, 1303
(D 5664).

     Sollicités par le roi, les représentants du Languedoc se réunissent à Montpellier le 25 juillet 1303. Les consuls de Conques, Montolieu, Pennautier, Peyriac-Minervois, la Pomarède, Rieux-Minervois, Saissac, Saint-Denis, Villemagne, et Villemoustaussou s’y trouvent aux côtés des représentants de grandes villes telles que Carcassonne et Narbonne. Cela prouve que ces villages possédaient une certaine importance car peu de villages étaient représentés.

     Les représentants des trois ordres approuvèrent l’appel à un concile général qui devait juger le Pape accusé d’hérésie et de crimes de toutes sortes. Et c’est à cette occasion que les consuls de ces communes firent apposer leur sceau à l’acte d’adhésion au procès (2). Sceau qu’ils avaient peut-être fait fabriquer pour cette occasion. Fort de l’appui des représentants de la population, le roi envoya son conseiller, Guillaume de Nogaret, procéder à l’arrestation du Pape. Arrêté à Agnani, puis libéré peu après par ses partisans, il mourut de ses épreuves à Rome, le 11 octobre 1303.

Fig. 9 : sceau de Pennautier, 1303 (D 5661)

Fig. 9 : sceau de Pennautier, 1303
(D 5661)

     Les dix sceaux étudiés ici présentent un certain nombre de caractéristiques communes. La taille des sceaux est proportionnelle à l’importance de ces villages. (Les grandes villes possèdent des sceaux beaucoup plus grands et généralement à deux faces). Leur légende est presque toujours en latin, exceptionnellement en occitan. Au centre, la figure représente presque toujours les armoiries du village ou, pour Villemagne (fig. 15) un cavalier armorié. Les armoiries sont soit des armes parlantes, c’est-à-dire qu’elles évoquent en une sorte de rébus le nom du village (fig. 7, 8, 9, 11 et 12), soit les armes du seigneur du village qui le plus souvent est le roi de France (fig. 1, 10), soit pour Conques (fig. 7) une combinaison des deux.

     À trois exceptions près les armoiries présentes sur ces sceaux n’ont pas été reprises dans les armoriaux modernes, celui de Charles d’Hozier (1696), et celui de Denis-François Gastelier de la Tour (1767). (3) Seuls les villages de Conques, Montolieu et Saissac ont repris partiellement leurs armoiries médiévales ou les ont recréés en utilisant le principe des armes parlantes. Cela indique que la majorité des villages ne devaient pas faire un usage courant de leurs armes, que ce soit sur des sceaux ou d’autres supports, et que le plus souvent ces armes ont été oubliées.

Description des sceaux :

Fig. 7 : sceau de Conques, 1303.  (D 5632)

Fig. 7 : sceau de Conques, 1303.
(D 5632)

Conques (fig 7)

     Petit sceau rond de 27 mm de diamètre. Il porte un blason représentant une bassine à trois pieds et à deux anses surmontée d’une fleur de lys. Ce sont des armes parlantes car Conca, nom occitan du village, peut se traduire par bassin, cuvette (4). La fleur de lys rappelle qu’à cette date Conques faisait partie du domaine royal. La légende en occitan est la suivante : + S(EEL) COSOLS DE CONCA, ce qui se traduit par « Sceau des consuls de Conques ».

Fig. 8 : sceau de Montolieu, 1303 (D 5647).

Fig. 8 : sceau de Montolieu, 1303
(D 5647).

Montolieu (fig 8)

      Sceau rond également, de 45 mm de diamètre représentant un mont planté d’un olivier. Ce sont encore des armes parlantes car Montolieu signifie en occitan le mont des oliviers (5). La légende en latin est la suivante : S(IGILLVM) CONSVLVM [M]ONTIS OLIV[ETI ce qui se traduit par « Sceau des consuls de Montolieu »

Pennautier (fig 9)

      Sceau ogival de 30 mm de haut représentant un mont planté d’un arbre stylisé à sept branches. Cet arbre stylisé est appelé créquier en langage héraldique. Il s’agit d’armes parlantes, Pennautier signifiant en occitan le mont d’Autier. La légende est illisible. Ces armes sont empruntées à celle de la famille seigneuriale du village qui en fait usage dès la première moitié du XIIIe siècle. Raimond Arnaud Del Pech (ou de Pennautier), châtelain de Carcassonne pour le vicomte Trencavel, scelle sa reddition au roi Louis VIII en 1226 d’un sceau équestre où ces armes figurent sur le bouclier (D 3332).

Fig 10 : sceau de Peyriac-Minervois, 1303 (D 5662)

Fig 10 : sceau de Peyriac-Minervois, 1303
(D 5662)

Peyriac-Minervois (fig. 10)

     Il est rond, 28 mm de diamètre et il représente une fleur de lys fleuronnée et épanouie, c’est-à-dire accompagnée de deux points, en pointe. La légende en latin est la suivante : + S(IGILLVM) CONSV(LVM) D(E) PETRA[…]C ce qui se traduit par « Sceau des consuls de Peyriac ».

La Pomarède (fig 11)

     C’est un petit sceau rond de 28 mm de diamètre représentant un écu chargé de trois pommes de Grenade. Il s’agit encore d’armes parlantes. La légende en latin est la suivante : SIGILLUM C]ONSVLVM D(E) POMAR[EDO ?] ce qui se traduit par « Sceau des consuls de la Pomarède.

Fig. 12 : sceau de Rieux-Min.  (D 5670)

Fig. 12 : sceau de Rieux-Min.
(D 5670)

Rieux-Minervois (fig 12)

     Petit et rond également, de 24 mm de diamètre représentant un écu fascé ondé. La légende en latin est la suivante : CONSVLV[M] DE RIV[O] ce qui se traduit par « Consuls de Rieux ». Les ondes qui évoquent les mouvements de l’eau sont sans doute des armes parlantes, Rieux signifiant en occitan rivières.

Fig. 13 : sceau de Saint-Denis, 1303 (D 5673)

Fig. 13 : sceau de Saint-Denis, 1303
(D 5673)

Saint-Denis (fig 13)

     Sceau rond de 45 mm de diamètre représentant un écu à une aigle sous un chef à trois fleurs de lys. La légende en latin est la suivante : + S(IGILLVM) CONSVLV[M SANCTI] DIONI[SII] ce qui se traduit par « Sceau des consuls de Saint-Denis ». Comme à Conques, Villemoustaussou et Peyriac, les fleurs de lys rappellent que le roi est seigneur du village.

Fig. 14 : sceau de Saissac, 1303. (D 5679)

Fig. 14 : sceau de Saissac, 1303.
(D 5679)

Saissac (fig 14)

     Sceau de forme discoïdale, de 54 mm de diamètre, représentant un château maçonné, ouvert, à trois tours crénelées percées de baies, sur des rochers (6). Il ne faut pas voir là une véritable représentation du château de Saissac mais une représentation symbolique, tous les châteaux étant représentés de cette façon sur les sceaux et armoiries.

     Cette figuration montre cependant l’importance que le château de Saissac avait dans l’imaginaire de ces habitants. La légende en latin est la suivante  S[IGILLVM CONS]VLVM DE SAISAC[O] ce qui se traduit par « Sceau des consuls de Saissac ».

Fig. 15 : sceau de Villemagne, 1303 (D 5689)

Fig. 15 : sceau de Villemagne, 1303
(D 5689)

Villemagne (fig 15)

     Sceau rond de 45 mm de diamètre représentant un cavalier armé de toutes pièces avec l’épée et la bannière, galopant à droite, son bouclier et la housse de son cheval aux armes (un fascé). Il s’agit d’une représentation du seigneur de Saissac, alors seigneur Villemagne. En effet le blason du cavalier peut être rapproché du blason figurant sur le sceau de Jourdain de Saissac daté de 1266 (7).

     Dans le champ du sceau figurent encore des arbustes. La légende en latin est la suivante : S(IGILLVM) VNIVER[SIT]AT[IS…] VILLE MAGNE ce qui se traduit par « Sceau de l’université de Villemagne ». Il faut comprendre université par son sens premier, c’est-à-dire l’ensemble des habitants, Villemagne ne possédant sans doute pas encore d’administration municipale ni de consuls.

Fig. 1 : sceau de Villemoustaussou, 1303 (Arch. nat. de France, D 5690).

Fig. 1 : sceau de Villemoustaussou, 1303
(Arch. nat. de France, D 5690).

Villemoustaussou (fig 1)

     Celui-ci porte un écu avec une fleur de lys, ce qui montre que la commune avait alors, comme beaucoup d’autres, choisi pour blason celui de son seigneur. Villemoustaussou faisant alors partie du domaine royal, le seigneur de Carcassonne est à cette date le roi de France Philippe-le-Bel.

     Description : C’est un sceau rond de 25 millimètres de diamètre. Le champ est décoré d’un écu à une fleur de lys, timbré et flanqué de rinceaux. La légende est incomplète, est en occitan : S.(EEL) COSOLS D.(E) VILAM[…] ce qui se traduit par « Sceau des consuls de Villemoustaussou ».

Pour en savoir plus :

     Cet article est la version en ligne d’un article publié dans le cahier 7 de l’Association Patrimoine vallée du Cabardès en 2012. On trouvera une présentation de ce cahier 7 ici et une version PDF de l’article en cliquant sur le lien ci-dessous :

Langlois (Gauthier). – « Sceaux consulaires médiévaux du versant méridional de la Montagne Noire », Patrimoines, vallées du Cabardès, cahier 7, 2012, p. 55-60. Lastours : Patrimoine, vallées du Cabardès, 2013.

NOTES

(1) Les sceaux des villes ont toutefois fait l’objet d’un recensement exhaustif dans l’ouvrage suivant : Bedos (Brigitte), Corpus des sceaux français du Moyen Age, Tome premier : les sceaux de villes, Paris : Archives Nationales, 1980.

(2) Archives Nationales, Paris, J 478, n° 3. Les moulages de ces sceaux peuvent être commandés aux Archives Nationales.

(3) Armorial général de France dressé par Ch. d’Hozier… 69 registres manuscrits conservés à la B.n.F. et consultables en ligne sur Gallica. Ce qui concerne l’Aude en a été publié par Sivade (Henri), Armorial des communes du département de l’Aude…, Carcassonne : Archives départementales de l’Aude, 1996. Gastelier de la Tour, Armorial des Etats de Languedoc…, Paris : impr. de Vincent, 1767, 248 p. En ligne sur Gallica.

(4) En 1696 le juge d’armes d’Hozier recréera pour Conques des armes parlantes sur le même principe, mais en jouant sur l’autre sens du mot conca en occitan : celui de coquillage : « de gueules à trois conques d’argent ».

(5) En 1767 Gastelier de la Tour donne pour Montolieu un blason reprenant le mont planté d’un olivier, mais encadré par des armes rappelant les deux seigneurs du lieu : le roi de France par des fleurs de lys et l’abbé de Montolieu par une crosse d’or : « Parti : au 1 de France (d’azur à trois fleurs de lys d’or) ; au 2 de gueules à la croix abbatiale d’or ; un arbre (olivier) d’argent, mouvant de la pointe de l’écu et brochant sur le tout ».

(6) En 1696 le juge d’armes d’Hozier enregistre le blason suivant pour Saissac : « d’azur à une tour d’argent, maçonné de sable. » Ce blason semble donc s’inspirer du sceau de 1303.

(7) Archives Nationales de France, service des sceaux, D 3564. Des armoriaux modernes donnent pour la famille de Saissac : « fascé (ou burelé) d’argent et de gueules », c’est-à-dire une alternance de bandes de couleur argent et rouge.

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2 commentaires pour Sceaux consulaires médiévaux du versant méridional de la Montagne Noire

  1. Alain dit :

    C’est un article passionnant Gauthier!

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