Enquête sur une lettre mystérieuse. Contribution à l’histoire d’une célèbre mystification littéraire (suite)

Anonyme

    En décembre 2014 je relatais l’histoire d’une mystification littéraire ayant défrayé la chronique au milieu du XIXe siècle et dont l’auteur reste à découvrir : Enquête sur une lettre mystérieuse. Cette mystification avait notamment eu pour victime, aux côtés de nombreuses célébrités, le penseur Pierre-Joseph Proudhon. Les notes d’Alfred Darimon, ancien secrétaire du penseur anarchiste, nous livrent de nouveaux détails sur cette affaire mystérieuse.

     En 1884 Alfred Darimon (1819-1902), ancien journaliste et homme politique, publie À travers une révolution (1847-1855). Dans ce livre il décrit ses relations avec Proudhon dont il était le disciple et le secrétaire pendant la révolution de 1848 et le début du Second Empire. La même année il livre au Figaro un article dans lequel il publie les notes qu’il avait rédigées en 1856 sur la mystification littéraire dont Proudhon avait été victime :

EXTRAIT DE MES CARNETS

LES DÉTROUSSEURS D’AUTOGRAPHES

alfreddarimon
Alfred Darimon photographié par Reutlinger.

(Source : B.n.F.)

Proudhon1

Proudhon.
(Source : Wikipédia)

     Depuis la publication de mon livre : À travers une Révolution, j’ai reçu de nombreuses communications. La plus intéressante, à coup sûr, est une brochure de M. Philibert Audèbrand, intitulée : Proudhon et l’écuyère de l’Hippodrome, dans laquelle l’auteur raconte une des scènes les plus curieuses de la vie littéraire de notre temps.

     Il serait à désirer que cette brochure, devenue introuvable, fût réimprimée. En attendant que l’auteur se décide à en faire une nouvelle édition, je crois qu’on lira avec intérêt les notes que j’ai recueillies sur cet incident qui nous a valu une grande page de littérature et de morale.

12 septembre 1856.

     Il y a, en ce moment, une bande organisée de gens, moitié mystificateurs, moitié quémandeurs d’autographes, qui exploitent tout ce qui a un semblant de notoriété.

     Le procédé qu’ils emploient est assez ingénieux. S’ils demandaient purement et simplement, comme les amateurs naïfs, quelques lignes de votre écriture, ils s’exposeraient à se faire éconduire.

     Ils prennent une voie détournée, mais plus sûre. Ils font appel à vos sentiments : tantôt c’est un bon jeune homme, tombé dans le gouffre de l’immoralité, qui demande que vous lui tendiez une main secourable pour l’aider à en sortir ; tantôt c’est une belle pécheresse qui réclame de vous un conseil, une bonne parole, pour rentrer dans la voie de la vertu.

     Malheur à vous, si vous tombez dans le piège et si vous donnez la consultation qui vous est demandée !… Votre réponse passe à l’état de rareté autographique; en attendant qu’elle aille enrichir la collection de quelque amateur, elle est livrée à la curiosité des oisifs, toujours disposés à pénétrer dans les replis de vos plus secrètes pensées.

     J’ai reçu bien souvent de ces lettres, et je les ai toujours laissées sans réponse. Un des modèles du genre est une épître qui m’a été écrite, l’année dernière, au moment où la critique que j’avais faite du livre de M. Le Play, les Ouvriers européens, avait de nouveau remis mon nom en vedette.

     Voici cette lettre, dont l’intention est trop naïvement accusée, et que je regrette de n’avoir pas mis sous les yeux de Proudhon :

     Monsieur.

     Veuillez me pardonner de vous écrire sans avoir l’honneur d’être connu de vous ; mais j’ai la plus vive sympathie pour vos écrits et suis en proie à une tristesse profonde. C’est avec une certaine hésitation que je vous adresse cette lettre, Monsieur, et je ne sais pas trop si vous jugerez convenable d’y répondre, quand vous saurez que je suis chef d’orchestre d’un bal public à la barrière de l’École militaire… Cependant, je me hasarde à vous confier mes chagrins, ayant foi, Monsieur, en votre extrême indulgence. Je crois devoir vous dire d’abord, Monsieur, que je suis heureux sous le rapport physique, matériel. Je gagne cent cinquante francs par mois comme chef d’orchestre ; en outre, je compose de la musique de danse ; mais c’est au cœur que sont mes souffrances, et elles sont très vives.

     Je n’ai que vingt-deux ans ; je suis loin de ma famille et dans un grand isolement moral, parce que les mœurs des hommes que je suis obligé de fréquenter me sont antipathiques.

     Ce qui contribue surtout à me rendre profondément triste, c’est que j’ai perdu, il y a près d’un an, la seule personne qui me donnait encore la force de surmonter le dégoût du présent en me faisant espérer un meilleur avenir. Le monde me parait maintenant un désert où je me sens comme perdu. Mes souffrances sont si violentes que je pense parfois au suicide. Mais je repousse cette idée le plus que je puis ; car, je le sens, elle est indigne d’un homme.

     Il m’a semblé qu’en m’adressant à vous, Monsieur, vous pourriez peut-être m’indiquer un remède, ou du moins un palliatif à mes souffrances morales, et que quelques lignes de vous auraient une influence heureuse sur mon esprit.

     Bien que je sois encore jeune, j’ai beaucoup lu d’ouvrages économiques et socialistes, car je suis de ceux qui pensent que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et j’éprouve une bien vive sympathie pour ceux qui cherchent à améliorer le sort des classes déshéritées de la société. Vos livres, vos articles m’ont plu particulièrement et m’ont fait ressentir de la confiance pour vous.

     Je serais donc très honoré et très heureux si vous vouliez bien me donner quelques conseils, pour m’aider à surmonter mon accablement.

     Agréez, je vous prie, Monsieur, avec mes excuses, l’assurance de mes sentiments respectueux et dévoués.

Ludovic PICARD.

Grenelle, 20 septembre 1855.

Le bal de la Victoire où Ludovic Picard officie est l'une de ses salles de bal à la mode sous le Second Empire. Beaucoup sont situées près des anciennes barrières d'octroi et sont parfois considérés comme mal famées. Voici comment cette salle de bal est décrite en 1861 : « A l'ex barrière de l'École (...) nous trouvons deux bastringues à jamais célèbres, le Salon de Mars et le salon de la Victoire, presque exclusivement fréquentés par des militaires, comme leur nom l'indique. Les dames y sont, pour la plupart, des filles des maisons publiques de Paris. » (Ego, Bouis-Bouis, bastringues et caboulots de Paris, Paris : Tralin, 1861, p. 131-132. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64614935/f139.image Image : Le bal Mabille, Lithographe de Provost. Source : B.n.F. Gallica.

Le bal de la Victoire où Ludovic Picard officie est l’une de ces salles à la mode sous le Second Empire. Beaucoup sont situées près des anciennes barrières d’octroi et sont parfois considérées comme mal famées. Voici comment cette salle de bal est décrite en 1861 : « A l’ex barrière de l’École (…) nous trouvons deux bastringues à jamais célèbres, le Salon de Mars et le Salon de la Victoire, presque exclusivement fréquentés par des militaires, comme leur nom l’indique. Les dames y sont, pour la plupart, des filles des maisons publiques de Paris. » (Ego, Bouis-Bouis, bastringues et caboulots de Paris, Paris : Tralin, 1861, p. 131-132.  Image : Le bal Mabille, Lithographe de Provost. Source : B.n.F. Gallica.)

     Proudhon n’a pas toujours eu la même prudence que moi. Il répond à toutes les lettres qu’on lui adresse, sans trop s’enquérir de la valeur ou de la qualité de ses correspondants. Lui qui ferme si rigoureusement sa porte aux indiscrets, il ouvre son âme toute grande aux inconnus. Je sais, par expérience, qu’avec une page d’écriture moulée, pourvu qu’on y mette un peu d’orthographe, on peut obtenir de lui quatre ou cinq pages dans lesquelles il dévoile tout ce que renferment son cœur et son intelligence.

     Cette manie, qui le possède, de prodiguer son admirable prose au premier venu vient de lui attirer une affaire désagréable. Puisse-t-elle lui servir de leçon !

     Un M. Gabriel Vicaire, que personne ne connaît, a adressé à la Gazette de Paris, qui l’a oubliée avec empressement, la copie d’une lettre écrite par Proudhon à une ancienne écuyère de l’Hippodrome, lui demandant des conseils pour rentrer dans le sentier d’une existence régulière. Cette lettre a fait le tour de la presse parisienne et elle sera probablement reproduite par tous les journaux de l’ancien et du nouveau monde.

     C’est qu’aussi ces six pages, écrites avec une parfaite sincérité, ne renferment pas le plus petit mot pour rire.

     C’est un véritable traité de morale à l’usage de ces êtres dévoyés que le monde flétrit et que les débauchés recherchent. Un Père de l’Église n’y trouverait pas une ligne à retrancher.

     Mais il suffit que cette pièce ait été arrachée à Proudhon, à l’aide d’un indigne subterfuge, pour qu’elle change immédiatement, de caractère. On ne se joue pas ainsi de la bonne foi d’un grand écrivain. Il est visible que l’ancienne écuyère de l’Hippodrome n’a jamais existé. Il y a, une sorte d’abus de confiance à déguiser ainsi sa personnalité et à prendre un masque pour pénétrer dans l’intimité des sentiments et de la pensée d’un homme. C’est se livrer à un véritable vol moral.

     Aussi, la publication de cette lettre à l’écuyère, en lui montrant qu’il avait été victime d’une, mystification, a-t-elle amené chez Proudhon une de ces explosions de colère auxquelles il se livre quand il se croit atteint dans sa dignité.

     Nefftzer [directeur du journal La Presse] et moi, nous avons ressenti le contrecoup de sa mauvaise humeur.  La Presse avait reproduit, le lendemain de sa publication dans la Gazette de Paris, cette lettre, devenue un document historique et biographique en même temps qu’un monument littéraire. Proudhon a pris texte de cette reproduction pour adresser à la Presse une lettre pleine de reproches et empreinte d’une amertume profonde : « En vous remerciant, disait-il en terminant, de l’envoi que vous me faites de la Presse, souffrez, monsieur le rédacteur, que je vous fasse mes réserves sur un procédé qui dépasse la limite de ma reconnaissance. »

     Quand nous avons revu Proudhon, il nous a littéralement accablés : Nous étions de faux amis ! Nous étions de connivence avec ses adversaires ! Nous nous entendions avec eux pour déverser sur lui le ridicule et la déconsidération !

     Je n’ai pu calmer un peu notre pauvre ami qu’en lui donnant communication de la lettre signée LUDOVIC PICARD que j’avais reçue l’année précédente.

     – Ce n’est pas, a-t-il dit, la même écriture que celle de l’écuyère prétendue ; mais c’est la même inspiration. Évidemment les deux lettres viennent de la même officine. J’ai été, je le vois bien, un grand sot.

     Gabriel Vicaire ne s’est pas borné, à ce qu’il paraît, à faire de la lettre de Proudhon le texte d’une mauvaise plaisanterie. Il l’a colportée dans des officines où l’on tient boutique d’autographes. Il est donc démontré que ce n’est pas un simple mystificateur, mais un de ces détrousseurs de correspondances privées qui font argent et marchandise des communications les plus intimes.

     Proudhon nous a appris que M. Gabriel Vicaire, se considérant comme offensé par les observations qu’il avait adressées à la Gazette de Paris, pour se plaindre de l’abus qui avait été fait de sa correspondance, parlait de lui envoyer des témoins et d’exiger une réparation par les armes.

     – Comment ! a fait remarquer le bon Nefftzer, vous ne vous apercevez pas que ce monsieur continue à vous faire poser. Voulez-vous que je vous dise mon sentiment ? Il n’existe pas de M. Gabriel Vicaire ; dans tout ceci, vous me paraissez avoir été exploité par des gens qui avaient besoin de votre nom pour faire du bruit. Dans quel but ? Je ne le sais pas bien. Mais en ce temps tout est bon pour faire diversion, et je ne crois pas me tromper.

     – Nefftzer me semble être dans le vrai, ai-je dit à mon tour. En attendant, puisque la Gazette de Paris a des relations avec M. Vicaire, mettez-la en demeure de tirer l’affaire au clair. Son rédacteur en chef, M. Philibert Audèbrand, est un galant homme. Je suis certain qu’il fera tous ses efforts pour vous aider à mettre les rieurs de votre côté.

     Proudhon est devenu rêveur. Tout à coup il a retroussé sa manche et il a fait un geste qui nous a terrifiés tous les deux ; puis il nous a dit d’une voix rauque :

     – Je conseille à ce M. Gabriel Vicaire de ne jamais se trouver en ma présence. Je l’écraserai comme une mouche.

     Et nous congédiant brusquement :

     – Au revoir, nous a-t-il crié, en nous poussant dehors, je vais écrire à M. Audèbrand.

 ***

     Proudhon écrivit en effet à M. Audèbrand. La lettre est imprimée au tome VII page 128, de sa Correspondance. Bien que M. Audèbrand ait publié, en 1868, la brochure dont je parle plus haut, il n’a pas cru devoir y insérer cette pièce. Elle en forme pourtant la conclusion naturelle.

     Proudhon y a résumé en deux mots sa pensée sur cette ridicule affaire : « Instrumenter un homme pour quelque motif que ce soit, c’est manquer à  sa dignité ; c’est, je le répète, lui faire insulte. »

Alfred Darimon.

Source : Alfred Darimon, « Extrait de mes carnets. Les détrousseurs d’autographes », le Figaro, 30 juillet 1884.

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