Quelques versions anciennes de la Légende de Dame Carcas

     La Légende de dame Carcas a fait l’objet de très nombreuses versions depuis le seizième siècle. Vous pouvez découvrir ci-dessous deux des plus anciennes et des plus connues : celle de Jehan Dupré (1534) et celle de Guillaume Besse (1645). Vous pourrez découvrir d’autres versions, notamment plusieurs versions écrites au XVIe siècle par des musulmans d’Espagne, les morisques, dans mon étude à paraître : Dame Carcas, une légende épique occitane.

Le palais des nobles dames, gravure de l'édition de 1534

Le palais des nobles dames, gravure de l’édition de 1534

La légende de Dame Carcas racontée par Jean Dupré (1534)

Jehan DU PRÉ

Le Palais des nobles dames…

     Jean Dupré (ou Jehan Du Pré) est un poète du XVIe siècle qui se définit comme seigneur des Barthes et des Janyhes en Quercy. Il publie en 1534 un long poème dédié à Marguerite d’Angoulême, sœur du roi de France François Ier et épouse du roi de Navarre Henri d’Albert. La reine Marguerite est une protectrice des arts et lettres, et l’auteur de recueils de nouvelles et de poèmes.

     Le poème de Dupré raconte des histoires de femmes empruntées à la littérature biblique, grecque, latine, et française, et, pour la légende de dame Carcas, peut-être la tradition orale. Il s’agit pour le poète de vanter « les vertus et louanges de ces dames ». Son recueil est divisé en treize chapitres correspondant aux treize chambres de son palais imaginaire dans lequel il rencontre ces nobles dames. La légende de Dame Carcas apparaît à la fin de la première chambre. C’est le premier témoignage écrit conservé de cette légende.

Page 53 de l'édition de 1534

Page 53 de l’édition de 1534

La premiere Chambre

(…)

Pour abreger quant ie vouluz sortir
Dame Carcas me voulut advertir,
En me disant / amy ie te supplie
Par tes escritz / ne obmetz, ne oublie
Comme par moy / toute seulle personne
Fust defendue / la cite Carcassonne,
Dont a present / par tres bonne raison
Ont prinz de moy / leur tiltre et leur blason
Car moindre loz / nest garder de destruire
Une cité / que la faire construire.

Bibliographie:

  • Dunn-Lardeau (Brenda). – Édition   établie, présentée et annotée de Jehan Du Pré, Le Palais des nobles Dames,   (Lyon, 1534), Paris : Champion, coll. «L’éducation féminine», 2002,  563 p.
  • Du Pré   (Jean). – Le Palais des nobles dames, auquel a treze parcelles ou chambres   principales, en chascune desquelles sont déclarées plusieurs histoires tant   grecques, hébraïcques, latines que françoyses, ensemble fictions et couleurs poéticques concernans les vertus et louanges des dames, nouvellement composé en rithme françoyse par noble Jehan Du Pré, seigneur Des Bartes et Des Janyhes en Quercy… [Lyon : 1534]. Consulter l’ouvrage sur le site Gallica.

La légende de Dame Carcas racontée par Guillaume Besse (1645)

Histoire des antiquités et comtes de Carcassonne

À Béziers, pour A. Estradier, marchand libraire de Carcassonne, 1645, in 4°, 256 p.(Réédité par Jean Amiel, Carcassonne, 1928)

La mort de Balaach roy  Sarrasin de Carcassonne
Chapitre quinzieme

     De mesme qu’au temps  que Charlemagne entra en armes dans le Languedoc contre les mesmes Infideles, Matrande estoit Roy de Narbonne, Mordane d’Avignon, Corbin de Nismes, Blabet   de Gevaudan, Nomus Fureus de Loudeve, Ebite d’Usez, Tamarinde de Maguelonne ou Montpelier, Danabute de Beziers, Carante d’Agde, et une infinité d’autres,   qu’il seroit trop long à décrire, Balaach estoit aussi Roy de Carcassonne. La personne de ce dernier estant tombée ez mains du Roy Chrestien, il l’exhorta  de se faire baptiser, et sur le refus qu’il en fit, avec quelques blasphemes  qu’il y adjousta contre Jesus-Christ, par le commandement de l’Empereur il fut pendu et estranglé à un gibet.

     Telle fut la fin de cet infidele Roy de Carcassonne ce qui donna occasion aux Sarrazins de deffendre la place assiegée par Charlemagne avec une opiniasteté qui n’a point d’exemple.

De Dame Carcas
Chapitre seizieme

     Une dame sarrasine qu’on appelle Dame Carcas, non pas que ce fut vraysemblablement son nom, mais pour ce qu’elle fut réputée comme la Dame et la reyne de Carcassonne, et peut-estre estoit-ce la femme de Balaach, voyant ce prince mort s’introduit d’elle mesme à la deffense de la place, devant laquelle S. Charlemagne  demeura cinq ans, et à raison duquel siège, la famine s’y mit, et dit-on qu’elle y perdit tous ses soldats, et se trouva seule la deffenceresse de la   ville. Mais comme elle était doüée d’un esprit aussi grand que le cœur, elle s’advisa de ce stratageme de faire paroistre aux tours de la ville des hommes de paille, chacun avec son arbaleste, et continuellement faisant le tour des murailles, elle ne cessoit de decocher des traits sur les ennemis. Et dit on   de plus qu’ayant ramassé tous les bonnets des morts, elle se monstroit icy avec un rouge, là avec un blanc, ailleurs avec un gris, ou un blû, et par les changemens de bonnets de differentes couleurs, elle abusoit le camp et persuadoit sans peine aux Chrestiens que la place avoit encore bien de Soldats pour la garder. Quoy plus ?

     Se voyant après tout cela réduite à l’extrémité par le deffaut des vivres, elle fit manger à un pourceau toute une eymine de bled qui lui restoit, et à l’instant   le précipita en bas des murs, en sorte qu’il se creva, et fit croire par là aux François qu’il falloit bien que la Ville fut abondament pourveuë de bleds, puisqu’on en donnoit à manger jusques aux pourceaux.

     Dans un vieux Poëte (Jean Dupré en son Palais des Nobles Dames), il est parlé de cette Dame Carcas en ces termes.

Pour abreger ; quand je voulus sortir
Dame Carcas me voulut avertir,
En me disant, amy,  je te suplie
Par tes écrit ne m’obmets, ne oublie
Comme par moy toute seule personne
Fut deffenduë la  Cité de Carcassonne,
Dont à present par très bonne raison
Ont pris de moy leur titre et leur blason ;
Car moindre los n’est garder de destruire
Une forte Cité, que de la faire construire

     On veut nous  faire accroire sur ce propos que Charlemagne leva enfin le siege, mais Carcas voyant dessus le haut des murailles de la Ville defiler les troupes, elle sortit en mesme temps, et suivit le camp, appellant Charlemagne, de sorte que  celuy le premier qui en advertit l’empereur, luy dit, Sire, Carcas te sonne, et de là, dit-on, est venu le nom de Carcassonne. Alors elle sousmit sa Ville et sa personne mesme à Charlemagne, et promit de se faire Chrestienne, et ensuite le roy entra dans Carcassonne, lequel admirant le courage de l’Amazone, voulut qu’elle demeura toujours la maistresse de la Ville, et incontinent après son baptesme, il luy donna pour espoux un Gentilhomme d’illustre race qui suivoit l’armée appelé Roger, d’où l’on veut dire que sont descendus ces Roger Comtes de Carcassonne de qui nous avons à parler dans la suite.

     Le recit fabuleux qu’on fait de cette guerriere, adjoute, que les sarrasins indignez, non pas de ce qu’elle avoit rendu la place sçachant assez qu’elle avoit combatu jusques à l’extrémité, mais bien plutost de ce qu’elle s’estoit faite Chrestienne, et avoit espousé un de leurs ennemis, ils vindrent assieger Carcassonne deux ans après qu’elle eut esté renduë à Charlemagne, et   menassoient Carcas d’une mort infame, si elle tomboit entre leurs mains. Mais à peine les payens avoient posé leur camp, que cette genereuse femme resolut   de vaincre cette fortune qui menassoit de la faire servir de honteuse victime   à la colère de ses ennemis, et en ce dessein elle se fit armer, et pource   qu’elle estoit enceinte, et que ses mamelles estoient desia extremement remplies, elle fit faire exprez ces deux petits boucliers que nous voyons encore en cette Ville, pour couvrir ses tetins ; et pour d’autant mieux   faciliter son entreprise, elle se voulut servir des armes de celle de son sexe, c’est à dire d’une quenoüille, qu’elle mit à son costé, apres avoir imbu le chanvre dont elle estoit revestuë, de l’eau de vie, du soulphre, du camphre, et autres matières combustibles, et dans un espece de fuseau qu’elle tenoit en sa main elle portoit cachée une meche allumée, et en cet equipage  sortit de nuict de la Ville. Elle executa si genereusement tout ce qu’elle  avoit desseigné, que l’armée des Sarrasins vit presque tout à la fois et le  feu et les cendres de leur machines, et à ce signal les Chrestiens estant sortis de la place, car c’estoit l’ordre qu’elle leur en avoit donné, la confusion   et le desordre fut si grand parmy les ennemis, que tout se mit en desroute.

     On fait mille autres contes de cette Carcas dont les vieilles femmes en ce pays, amusent   d’ordinaire les petits-enfans, et sans doute je me rendrois ennuyeux si je prenait à tache de les decrire, c’est pourquoy je n’en diray point davantage.

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