La propagande nataliste à la veille de la Seconde Guerre mondiale

Marianne faisant pousser des enfants dans des choux et des roses.
Couverture de la brochure de l’Alliance nationale contre la dépopulation, 1939.

      Quand la natalité était un enjeu politique et idéologique. Entre les deux guerres mondiale la France se distingue par sa faible natalité. Sa population augmente très lentement contrairement à celle de l’Allemagne. Dans les deux pays se développe une propagande nataliste dont le premier objectif est nationaliste. Une brochure publiée par une association française et des extraits d’un manuel d’éducation civique allemand témoignent  des politiques natalistes française et allemande à la veille et au début de la seconde guerre mondiale.

La politique nataliste française

La crainte du vieillissement de la France

      Le premier document, publié en juin 1939, Comment nous vaincrons la dénatalité. Par la vérité, par le devoir, par la justice, reflète l’idéologie nataliste de Fernand Boverat et de l’Alliance Nationale contre la Dépopulation, association dont il est alors le président. Sa nomination en 1931 comme vice-président du Conseil Supérieur de la Natalité officialise son idéologie. (Comment nous vaincrons la dénatalité. Par la vérité, par le devoir, par la justice. Paris : Éditions de l’Alliance nationale contre la dépopulation, juin 1939, 56 p.)

L’auteur et l’Alliance

     L’auteur, Fernand Boverat (1885-1962) est le président de l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française (devenue après la première guerre mondiale l’Alliance nationale contre la dépopulation), une association nataliste fondée en 1896 dans un contexte de revanche sur l’Allemagne. Depuis 1913 il mène une véritable croisade contre la baisse de natalité en France. Le pays achève alors sa transition démographique mais de façon beaucoup plus précoce que les autres pays d’Europe.

L’idéologie nataliste

     L’idée directrice de la brochure est que la baisse de la natalité met la France en danger. Le manque de jeunes mettra en péril le régime des retraites. « Qui paiera les retraites des vieux s’ils sont plus nombreux que les jeunes ? » affirme-t-elle. Et surtout, le déséquilibre démographique qui s’accroît entre la France et ses voisins -Allemands et Italiens surtout- risque d’entraîner une nouvelle guerre. Déjà en 1913 Boverat déclarait : « Depuis 1904, il naît cinq enfants en Allemagne chaque fois qu’il en naît deux en France ; la proportion des conscrits allemands aux conscrits français sera, par suite, chaque année, à partir de 1925, de cinq à deux. ». Dans la brochure de 1939 il affirme : « Aucune entente durable n’est possible entre deux pays voisins dont l’un accroît sa population tandis que l’autre se dépeuple ; l’histoire est là qui nous montre que toujours le premier a débordé les armes à la main, sur le second ». Toutes ces affirmations sont illustrées par trente-trois caricatures au trait dues au talent de H. Gazan accompagnées de légendes efficaces. L’argumentation s’appuie sur les travaux du démographe Alfred Sauvy auteur de l’expression « vieillissement de la population ». L’Alliance lui avait commandé en 1936 une étude dont on retrouve des échos dans les statistiques et graphiques qui terminent la brochure : pyramide des âges de la France et l’Allemagne de 1938, taux de reproduction par département, projections démographiques catastrophistes jusqu’en 1985…

Populations comparées de la France et de quatre autres nations en 1865 et 1939

Le programme de l’Alliance

     Pour combattre ce qu’il considère comme un fléau l’auteur propose une politique d’incitation à faire des enfants : généralisation des allocations familiales et des dégrèvement fiscaux aux familles nombreuses, droit de vote à tous les membres de la famille… Car « la mère de famille au foyer est une travailleuse, la plus méritante ». Les ennemis de Boverat et ceux de la famille sont les célibataires, les femmes qui travaillent et les avorteurs. Les célibataires sont présentés comme des profiteurs : « Injustice ! Dans la balance électorale le célibataire, qui laisse mourir son pays pèse autant que la famille nombreuse qui assure son existence. ». Les femmes mariées qui travaillent ne peuvent élever des enfants et sont responsables du chômage : « la femme mariée sans enfants exerce une profession : elle met un homme au chômage. » Quant aux avorteurs, ils « tuent un petit français sur trois (…) une seule place pour eux tous : au poteau ! ». Dans une autre brochure publiée également en 1939 sous le titre Le Massacre des innocents, il affirme que 400 000 petits français sont assassinés chaque année avant leur naissance. (En réalité, si l’on prend pour base le ratio avortement/naissance des années 2010 et alors que l’avortement est légal, le nombre d’avortement dans les années 1930 devait être inférieur à 170 000 par an).

Les actions de l’Alliance

     Pour faire passer ses idées l’Alliance mène une intense propagande auprès de la population. À titre d’exemple la présente brochure est tirée à 240 000 exemplaires entre 1936 et 1939. L’Alliance forme aussi un groupe de pression auprès des hommes politiques. Ministres et parlementaires reçoivent régulièrement la documentation de l’Alliance ou la visite de ses responsables. Cette action porte ses fruits. Boverat et l’Alliance revendiquent la paternité de la plupart des mesures prises en faveur de la famille par les gouvernements depuis 1913. En juin 1939 le gouvernement crée un Haut comité de la population dont Fernand Boverat et deux anciens ministres membres de l’Alliance, Adolphe Landry et Georges Pernod sont membres. C’est ce comité qui avec Alfred Sauvy est à l’origine du « Code de la famille » promulgué par le gouvernement peu après l’édition de la brochure.

Les « avorteurs », considérés comme des traîtres à fusiller

Un programme conservateur ou progressiste ?

     Par les mesures sociales : plus de solidarité sociale envers les familles, droit de vote étendu aux femmes, le programme de l’Alliance apparaît progressiste.  Par d’autres côtés il apparaît nettement conservateur. Bien qu’il se défende de faire de la politique, Boverat ne cache pas son rejet du communisme et sa préférence pour le gouvernement radical de Daladier. La morale de son programme qualifie de dépenses superflues ou nuisibles les randonnées en auto et le cinéma aux côtés de l’alcool, du tabac et des jeux de hasard. Il insiste au contraire sur le culte du devoir, l’obéissance, l’esprit de sacrifice. Il se préoccupe beaucoup de la répercussion de la natalité sur les contingents militaires même s’il se défend de vouloir faire de la chair à canon. Il prône une répression renforcée de l’avortement. Enfin il apprécie positivement la politique nataliste du régime nazi, même s’il désigne l’Allemagne comme le principal ennemi. Il déclare par exemple : « en Autriche l’internement des avorteurs a fait augmenter le nombre des naissances de 20 % en 7 mois. » C’est pourquoi, selon Pierre Chanu, il « appréciera positivement la politique nataliste des régimes fascistes, et au moins dans un premier temps la politique familiale et nataliste mise en œuvre par le code de la famille du régime de Vichy. » Sous la Seconde Guerre mondiale il considère qu’une paix durable ne peut intervenir avec l’Allemagne qu’au prix d’un renouveau démographique qui permettrait la résurrection de la France, ainsi que l’attestent ses publications : Une natalité normale, condition de toute paix durable (1940), Fécondité ou servitude (1942), La résurrection par la natalité (1943). Il se préoccupe aussi de faire entrer sa propagande nataliste dans les nouveaux manuels scolaires et en priorité ceux d’Histoire, géographie et éducation morale (1943).

Voyons maintenant ce qu’il en est de la politique nataliste allemande, à la même époque, telle qu’elle apparaît dans des manuels d’éducation civique :

La politique nataliste et eugéniste allemande

Propagande à l’école en faveur de la stérilisation des aliénés

      Les deux documents suivants reflètent la politique officielle de l’Allemagne nazie. Télécharger.

     Le premier document, extrait de Landwirtschaftlicher Unterricht, un manuel d’instruction civique pour les écoles d’agriculture écrit par Erich Budde et Paul Skriewe en 1939, montre une famille « d’aliénés », accompagné du commentaire suivant :  « Famille à l’hérédité maladive, portant le poids de l’ivrognerie, de la maladie mentale, de l’imbécilité et de prédispositions criminelles. Quel malheur sans nom cette famille dégénérée peut-elle bien avoir apporté à elle-même ? N’est pas une bénédiction que de tels malades héréditaires soient aujourd’hui empêchés de continuer à propager leur souffrance par la stérilisation ?  » La généalogie de cette famille montre les premières cibles des nazis: communistes, handicapés mentaux, associaux, infirmes, criminels, alcooliques tous parés de « tares » qualifiées d’héréditaires. Pour les nazis ces êtres  sont inutiles à la société et appartiennent à des races inférieures qui risquent de souiller le sang allemand. Ils doivent donc être stérilisés. Le mot stérilisation est un euphémisme pour élimination. Car dès 1939 commencent, dans la plus grande discrétion, les premières éliminations, qualifiées d’ « euthanasie » d’enfants difformes, de malades incurables ou d’aliénés mentaux. Cette « euthanasie » de personnes sans défenses aurait fait 100 000 victimes. C’est le prélude et le laboratoire de l’extermination à grande échelle des juifs et des tsiganes.

Propagande nataliste allemande, 1941.

      Le second document, extrait de l’édition 1941 du même manuel porte en titre :  « Grands allemands qui ne seraient jamais nés avec le système des deux enfants. » . Parmi les noms écrits en caractère gothique on note Albrecht Dürer (3e enfant), Jean-Sébastien Bach (8e), Frédéric le grand (4e) Emmanuel Kant (4e), Mozart (6e), Schubert, Schumann, Wagner, Bismarck (4e), Siemiens. C’est le pendant du premier document. Il s’agit pour les nazis de développer la « race » allemande.

      (Merci au collègue qui m’avait fait passer ces documents, tirés d’un cours d’agrégation d’histoire dont je n’ai pas les références.).

Bibliographie et liens

Sur la propagande nataliste française :

Sur la propagande nataliste et eugéniste allemande :

Pour citer cet article :

Langlois (Gauthier) – « La propagande nataliste à la veille de la Seconde Guerre mondiale », Paratge, mis en ligne le 24 septembre 2012, https://paratge.wordpress.com/2012/09/24/la-propagande-nataliste-de-lentre-deux-guerres/

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