Enquête sur une lettre mystérieuse. Contribution à l’histoire d’une célèbre mystification littéraire

     La découverte dans les archives familiales, d’une lettre adressée à l’écrivain romantique Heinrich Heine est l’occasion de revenir sur une célèbre mystification littéraire du XIXe siècle. Son auteur qui se cachait sous l’identité de Ludovic Picard et quelques autres pseudonymes a berné bien des célébrités de son temps parmi lesquelles Victor Hugo, George Sand ou Proudhon. Cet article est aussi l’occasion de mieux cerner le mystificateur dont l’identité réelle reste inconnue.

     L’examen des papiers de famille révèle parfois de bien curieuses surprises. C’est ainsi qu’en classant les archives d’un parent éloigné, le sénateur Merlin, je suis tombé sur une étrange lettre datée de 1855. En voici la photographie et la teneur :

M941     Monsieur,

     Pardonnez-moi la liberté que je prends de vous écrire sans avoir l’honneur d’être connu de vous, mais j’ai une vive et respectueuse admiration pour vos écrits, – et je suis en proie à une tristesse incurable : – j’ai le spleen.

     Je n’ai guère plus de vingt ans, monsieur, je suis éloigné de ma famille et je n’ai pas d’amis à qui je puisse confier mes chagrins.

     J’ai hésité longtemps avant de vous écrire, Monsieur, mais comme ma tristesse et mon découragement augmentent chaque jour, je me suis décidé à vous adresser cette lettre sans trop savoir comment vous l’accueillerez et si vous jugerez convenable d’y répondre – surtout lorsque vous saurez que je suis chef d’orchestre du Bal de la victoire, non loin de la barrière de l’École-Militaire, à Grenelle.

     Oui, Monsieur, je suis condamné à jouer des quadrilles, des valses et des polkas, trois fois par semaine, depuis sept heure du soir jusqu’à minuit – et à être le spectateur des danses inouïes de sous-officiers avinés et de filles perdues.

     Mais ce qui me rend triste surtout, c’est que dans cette salle si bruyante, si joyeuse – en apparence du moins – j’ai toujours présente à la mémoire une époque heureuse peu éloignée, et qui n’est plus aujourd’hui qu’un désolant souvenir.

     Enfin, Monsieur, – et pardonnez-moi cet aveu, – je ne suis plus qu’un spectre où saigne encore la place de l’amour !

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     Je vous le répète, Monsieur, je suis accablé sous le poids d’une tristesse que rien ne peut vaincre ni alléger. Aussi, ai-je souvent pensé au suicide. – C’est une idée mauvaise, je les ais et je la combat le plus que je puis, mais elle persiste… Ovide a dit avec vérité : – « souvent le bien plait, le mal entraine ».

     Je vous écris tous ceci sans aucun ordre, Monsieur, néanmoins je suis assuré que vous ne m’en voudrez pas de vous avoir écrit, que vous me comprendrez, que vous me plaindrez.

     La cause de mes souffrances est toute morale. – Je gagne cent vingt francs par mois, et cela suffit à tous mes besoins. – C’est au cœur qu’est la source de ma tristesse.

     Il me semble que si daigniez m’écrire un mot de consolation et d’encouragement, cela me ferait du bien et me rafraîchirait l’âme.

     Je m’adresse à vous, Monsieur, comme à un médecin moral.

Ludovic Picard

Poste restante à Grenelle, banlieue de Paris

     Grenelle, le 11 octobre 1855.

Le bal de la Victoire où Ludovic Picard officie est l'une de ses salles de bal à la mode sous le Second Empire. Beaucoup sont situées près des anciennes barrières d'octroi et sont parfois considérés comme mal famées. Voici comment cette salle de bal est décrite en 1861 : « A l'ex barrière de l'École (...) nous trouvons deux bastringues à jamais célèbres, le Salon de Mars et le salon de la Victoire, presque exclusivement fréquentés par des militaires, comme leur nom l'indique. Les dames y sont, pour la plupart, des filles des maisons publiques de Paris. » (Ego, Bouis-Bouis, bastringues et caboulots de Paris, Paris : Tralin, 1861, p. 131-132. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64614935/f139.image Image : Le bal Mabille, Lithographe de Provost. Source : B.n.F. Gallica.

Le bal de la Victoire où Ludovic Picard officie est l’une de ces salles à la mode sous le Second Empire. Beaucoup sont situées près des anciennes barrières d’octroi et sont parfois considérées comme mal famées. Voici comment cette salle de bal est décrite en 1861 : « A l’ex barrière de l’École (…) nous trouvons deux bastringues à jamais célèbres, le Salon de Mars et le Salon de la Victoire, presque exclusivement fréquentés par des militaires, comme leur nom l’indique. Les dames y sont, pour la plupart, des filles des maisons publiques de Paris. » (Ego, Bouis-Bouis, bastringues et caboulots de Paris, Paris : Tralin, 1861, p. 131-132.  Image : Le bal Mabille, Lithographe de Provost. Source : B.n.F. Gallica.)

Enquête sur une lettre étrange

     Cet appel au secours d’un jeune homme au bord du suicide m’intrigue. Quel était ce jeune homme désespéré et quel était son correspondant ? Le drame a-t-il pu être évité ? Me voilà donc à jouer les Sherlock Holmes ou les Hercule Poirot, non pas pour déjouer un drame, l’auteur de la lettre étant sans doute mort depuis plus d’un siècle, mais par simple curiosité d’historien.

PapierYvonnet

Timbre sec « Papier Yvonnet ».

     Commençons, à la recherche de plusieurs indices, par examiner les caractères externes de la lettre. Le papier qui mesure 134 x 203 mm plié en deux, comporte, dans le coin inférieur près de la pliure, un timbre sec. On y lit, dans un ovale, la marque du fabricant : « Papier Yvonnet ». Une petite recherche via les moteurs de recherche sur le web nous apprend qu’Yvonnet est un marchand en gros de papier actif à Paris au milieu du XIXe siècle. Ce papier à lettre, d’un type sans doute fort commun, est cohérent avec la date et le lieu de rédaction de la lettre. Mais il ne nous apporte pas d’information supplémentaire.

     L’écriture de l’auteur est petite, fine, régulière et sans fautes, ce qui dénote un niveau d’instruction élevé pour cette époque où la scolarité n’était pas obligatoire.

     La lettre comporte en outre deux mentions au crayon d’une ou deux autres mains que celle de l’auteur. On lit « Musicien » et « Adressé à Henri Heine ». Ces mentions ont peut-être été inscrites par le Sénateur Merlin (1861-1942) qui avait commencé une collection d’autographes en prélevant quelques documents dans les archives de sa famille. Toutefois ce document ne semble pas provenir des archives familiales car les noms de l’auteur et du destinataire sont absents du reste de ces archives. La lettre a dû être acquise pour la collection sans que l’on sache comment.

     Reste donc à en savoir plus sur l’auteur et le destinataire. Il y a quelques années ce type de recherche aurait nécessité de passer des heures à parcourir des annuaires et des index dans de grandes bibliothèques telle que la Bibliothèque nationale de France. Bref un travail de bénédictin réservé aux chercheurs ou aux érudits à la retraite. Une autre solution aurait été de passer par l’Intermédiaire des chercheurs et des curieux, une publication préfigurant les forums d’entraide en histoire ou généalogie. Mais aujourd’hui, avec la numérisation de masse de millions d’imprimés par la Bibliothèque nationale de France ou Google books, combinée avec la puissance des moteurs de recherches, cette recherche, menée depuis chez soi, commence à produire des résultats au bout de quelques minutes.

Le destinataire : Heinrich Heine, un célèbre écrivain allemand

Heinrich Heine, par Moritz-Daniel Oppenheim - 1831 - Kunsthalle de Hambourg. Source : Wikipedia.

Heinrich Heine, par Moritz-Daniel Oppenheim – 1831 – Kunsthalle de Hambourg. Source : Wikipédia.

     Le destinataire n’est pas difficile à identifier. Il figure dans tous les dictionnaires et encyclopédies papier ou en ligne. Heinrich Heine (en français Henri Heine), né à Düsseldorf en 1797, est l’un des plus grands écrivains allemands du XIXe siècle. Il est considéré comme le dernier poète du romantisme.

     Installé à Paris après la Révolution de Juillet, il entretient jusqu’à sa mort en 1856 des relations avec nombre d’intellectuels de son temps tels que George Sand, Berlioz, Chopin, Karl Marx et se rapproche, du point de vue politique, des socialistes utopistes.

L’auteur, un célèbre inconnu

     Si le destinataire est bien connu, l’auteur est à la littérature ce qu’est le soldat qui repose sous l’Arc de triomphe à l’histoire militaire, c’est-à-dire un illustre inconnu. Ou plutôt un mystificateur qui a eu son heure de gloire sous le masque de ses pseudonymes.

Signature de Ludovic Picard

Signature de Ludovic Picard

     Notre inconnu est l’auteur, entre 1844 et 1857, de nombreuses lettres aux célébrités du monde des arts et de la littérature. Il se présente tantôt comme un musicien désespéré nommé Ludovic Picard, tantôt comme une écuyère désabusée nommée Delphine Saint-Aignan et quelques autres identités sous lesquelles il réclame un soutien moral ou des conseils de son illustre correspondant. Parmi ceux qui lui ont répondu figure une longue liste de célébrités : les chansonniers Béranger et Pierre Dupont, les compositeurs Félicien David et Giacomo Meyerbeer, le violoniste Léon Reynier, le flutiste Victor-François Petiton,  la tragédienne Rachel Félix, des hommes et femme de lettre tels que Victor Hugo, Alfred de Vigny, George Sand, Gérard de Nerval, Alphonse de Lamartine, Hippolyte Taine, Charles Dickens, Heinrich Heine, Jules Janin, Sainte-Beuve, Louis Veuillot, Charles de Montalembert, Lamennais, Lacordaire, Henri Conscience ; des penseurs socialistes tels que Proudhon et Félix Pyat.

     Que fait-il de des lettres qu’il reçoit de ses illustres correspondants ? Il en adresse plusieurs pour publication dans la presse. C’est ainsi qu’on trouve dans le Figaro du 2 juillet 1854, la réponse de George Sand à une lettre qui devait avoir la même teneur que celle envoyée à Henri Heine. Elle est précédée d’une courte lettre d’introduction où Ludovic Picard endosse l’identité d’un lecteur du Figaro répondant au nom de Gabriel Vicaire.

     A M. de Villemessant, rédacteur en chef de Figaro

     J’ai l’honneur de vous envoyer une lettre inédite de Mme George Sand que vous pourrez insérer dans l’album de Figaro, si vous la jugez convenable.

     Cette lettre a été adressée à un jeune musicien inconnu, M. Picard, auteur de contredanses et chef d’orchestre d’un bal à Grenelle.

     Picard avait écrit à la célèbre romancière dans un accès spleenique pour lui demander ses conseils contre l’idée de suicide qui l’obsédait.

     Agréez, etc.

Un de vos abonnés,

Gabriel Vicaire

À la suite figure la réponse de George Sand :

Portrait de George Sand par Auguste Charpentier (1838) coll. Musée de la vie romantique, à Paris. Source : Wikipedia.

Portrait de George Sand par Auguste Charpentier (1838) coll. Musée de la vie romantique, à Paris. Source : Wikipedia.

     Monsieur, je ne me flatte pas d’avoir une influence consolatrice. Comme tout le monde, j’ai beaucoup souffert aussi, et je ne suis point douée de forces supérieures. Mais devant la pensée du suicide, qui est une tentation éprouvée par tous les êtres pensants, j’ai toujours senti mon âme se révolter contre elle-même. Il n’est personne qui n’ait des devoirs à remplir, et des parents, des amis à qui cette résolution égoïste porterait un coup mortel. Je crois donc qu’à moins d’avoir le cœur desséché, on ne cède pas à cet extrême découragement, et on subit les maux de la vie par respect ou par pitié pour les autres. Je suis bien sûre que votre conscience et votre cœur vous l’ont déjà dit plus d’une fois, et ce sont les meilleurs conseils que vous puissiez écouter.

     Quant à vos souffrances musicales, je les comprends fort bien, et ne suis pas de ceux qui les traiteraient de chimères. Mais il n’est pas mauvais pour l’art de souffrir à cause de lui. Il vient un temps où il vous récompense par des jouissances élevées.

     Croyez, Monsieur, que si mon intérêt vous est utile, il vous est acquis.

     George Sand

     Nohant, 25 septembre 53.

     Notre mystificateur récidive quelques mois plus tard en envoyant une lettre de Gérard de Nerval, qui est publiée dans le Figaro du 3 septembre 1854. De la réponse du poète nous pouvons déduire que Ludovic Picard a sollicité de Nerval des conseils littéraires pour décrire les mœurs populaires et notamment les scènes de cabaret et de bal de barrière.

Proudhon. Source : Wikipédia.

Proudhon. Source : Wikipédia.

     Mais la plus belle pièce de son tableau de chasse est sans doute la lettre qu’il réussit à soutirer du penseur anarchiste Pierre-Joseph Proudhon. Notre mystificateur lui écrit une première lettre sous l’identité de Ludovic Picard. Sans réponse du philosophe, il prend alors l’identité de Gabrielle Saint-Aignan, une ancienne actrice et écuyère de l’hippodrome. La jeune femme, émancipée et malheureuse de l’être, l’estimant « meilleur que les autres hommes », sollicite l’aide du penseur pour redresser une vie présentée ainsi : J’ai vécu dans la misère et dans le luxe. J’ai éprouvé quelques rares joies, en résumé, et beaucoup de souffrances physiques et morales. Enfin, je connais l’endroit et l’envers de la société qui n’est pas belle ! Je ne crois pas plus à la vertu des hommes qu’à la vertu des femmes

     Ému, Proudhon prit la peine de rédiger une longue et fort belle réponse, pleine de conseils pertinents. (Correspondance, tome VII, p. 93). Ludovic Picard ne résista pas à la tentation de la publier et l’adressa à la Gazette de Paris accompagnée de la lettre d’introduction suivante :

     Champrosay, 11 août 1856

     Monsieur,

     Je vous envoie comme un témoignage de ma sympathie pour votre Gazette de Paris la copie parfaitement textuelle d’une lettre curieuse, adressée par M. Proudhon à une ancienne écuyère de l’hippodrome, qui avait demandé au célèbre écrivain des conseils pour rentrer dans le sentier de la vertu, comme dirait Joseph Prudhomme. La correspondante de M. Proudhon est ma voisine de campagne à Champrosay, et m’a avoué qu’elle avait écrit à l’auteur du Mémoire la propriété dans un accès de mélancolie et de découragement, après souper.

     Qu’allons-nous devenir, hélas ! Si les écuyères de l’Hippodrome se mettent maintenant à avoir le souper triste !

    Gabriel Vicaire

Écuyère à cheval dans l’hippodrome de l’Étoile à Paris. Gravure datée de 1845-1854. Les hippodromes parisiens n’étaient pas des champs de course mais des lieux où se produisaient toutes sortes de spectacles, équestres ou non équestres. Source : Gallica.

Écuyère à cheval dans l’hippodrome de l’Étoile à Paris. Gravure datée de 1845-1854. Les hippodromes parisiens n’étaient pas des champs de course mais des lieux où se produisaient toutes sortes de spectacles équestres : tournois de chevaliers, course de char antique, fantasia… Source : Gallica.

     La lettre à l’écuyère, traduite dans toutes les langues, fit alors le tour de l’Europe, au grand dam de son auteur qui considéra cette publication comme « un véritable abus de confiance ». (Voir Correspondance, tome VII, p. 114 et Correspondance, tome VII, p. 126). Delphine Saint-Aignan reprit la plume pour s’excuser humblement et, pour se faire pardonner, proposa au philosophe de l’inviter à déjeuner. Le repas n’eut bien évidemment pas lieu. Quant à Gabriel Vicaire, offensé que Proudhon lui prête des intentions malveillantes, il lui proposa de régler l’affaire par un duel. Le philosophe ne donna pas suite à cette proposition mais chargea le journaliste Philibert Audebrand, qui avait pris inconsidérément la responsabilité de publier la lettre dans la Gazette de Paris, d’établir l’identité du mystificateur. (Correspondance, tome VII, p. 128.) Il ne put y parvenir mais publia en 1868 un petit livre sur l’affaire. Toutefois, les motivations de Ludovic Picard éclatèrent au grand jour quand on découvrit, dans des catalogues de vente d’autographes, de nombreuses lettres qu’il avait sollicitées.

Un revendeur d’autographes

     Selon Pierre Dupay, « Ludovic Picard négociait les autographes qui ne lui manquaient pas, mais comme en 1857, époque à laquelle cet homme fin de siècle exerçait son honorable industrie, les lettres documentaires étaient peu ou pas appréciées, son petit commerce laissait beaucoup à désirer comme chiffre d’affaires, et il l’abandonna définitivement au bout d’une année ou deux. »

     Une trentaine d’années plus tard le mystificateur n’était toujours pas oublié. C’est pourquoi, quand, en 1884, un jeune poète nommé Gabriel Vicaire connut le succès avec son recueil les Émaux Bressans, la rumeur lui attribua la paternité de la facétie littéraire. Le poète eut beau protester qu’il n’y était pour rien et qu’il n’avait aucun rapport avec son homonyme mystificateur, il fallut attendre la publication en 1929 d’une brochure intitulée Gabriel Vicaire et… Gabriel Vicaire. Le Mystificateur de P.J. Proudhon et le poète des Émaux Bressans, pour innocenter définitivement le poète. En effet, ce dernier, né en 1848, ne pouvait être l’auteur de lettres écrites entre 1844 et 1857.

AnonymeA la recherche de la véritable identité de Ludovic Picard

     Alors quelle est la véritable identité de Ludovic Picard ? Suivant Gabriel Charavay, l’éditeur de l’Amateur d’autographes, le nom de Ludovic Picard aurait été un pseudonyme et Gabriel Vicaire son patronyme réel. Mais pour Octave Uzanne, c’eut été le contraire. Quant à Pierre Dupay, il suggère que toutes ces identités n’étaient que des pseudonymes. Comment trancher la question ?

     J’ai d’abord fait une recherche sur la base de données généalogique Geneanet recensant plus d’un milliard d’individus. Si l’on y trouve quelques personnes du nom de Ludovic Picard et Gabriel Vicaire, aucun ne peut correspondre, par ses dates, à notre mystificateur. De plus aucune Delphine Saint-Aignan n’y figure.

     Je me suis ensuite intéressé aux adresses d’expédition ou de retour des lettres. Gabriel Vicaire prétend, dans la lettre qui accompagne la publication de la réponse de Proudhon, habiter, avec sa voisine, Delphine Saint-Aignan, la localité de Champrosay. Il s’agit d’un joli hameau situé en bord de Seine sur la commune de Draveil, à 20 km au sud-est de Paris. Ce lieu a connu une certaine notoriété à la fin du XIXe siècle quand il est devenu la résidence de plusieurs personnalités telles qu’Alphonse Daudet et Edmond de Goncourt. Mais dans une autre lettre Delphine Saint-Aignan prétend habiter à Choisy-le-Roi, une localité du Val-de-Marne située également sur la Seine, mais plus proche de Paris. Quant à Gabriel Vicaire il affirme, dans une autre lettre, habiter Fresnoy, un village normand situé à proximité de Dieppe. Il poste également une lettre d’Auteuil, une ancienne commune absorbée par Paris en 1860. Enfin, Ludovic Picard affirme habiter Grenelle, une autre commune absorbée par Paris, et demande qu’on lui expédie les réponses à la poste restante de cette localité.

     La multiplicité des adresses ainsi que le recours à la poste restante semblent destinés à brouiller les pistes. Le mystificateur a sans doute fait poster certaines lettres et récupérer certaines réponses par un ou plusieurs complices. Cette hypothèse est suggérée par le fait qu’une lettre postée, selon le cachet de la poste, de Londinière en Normandie le 8 juillet 1855, est datée par son auteur de Fresnoy le 9 juillet. La lettre est manifestement postdatée, comme si elle avait été confiée à un complice qui l’aurait expédiée un peu trop tôt. On sait d’autre part que les lettres signées Ludovic Vicaire et Delphine Saint-Aignan envoyées à Proudhon appartiennent à deux écritures différentes. Notre mystificateur a sans doute dicté les lettres signées par l’écuyère à une complice.

     J’ai enfin recherché dans les archives en ligne des communes ci-dessus la mention de l’une des identités du mystificateur. L’on remarque bien quelques personnes portant le nom de Picard sur les tables décennales de l’État civil des quatre communes mais ce nom est très commun et aucune de ces personnes ne porte le prénom de Ludovic. De plus aucun Vicaire ni aucun Saint-Aignan ne figure sur ces tables. J’ai enfin consulté les recensements de Draveil, les seuls actuellement en ligne, pour 1851 et 1856. Aucun Picard, Vicaire ou Saint-Aignan ne figure à ces dates parmi les habitants de Draveil et de son hameau Champrosay.

     Il semble donc bien qu’aucune de ces identités ne soit véridique. Le mystificateur n’a utilisé que des pseudonymes.

Profil psychologique d’un mystificateur

     Faute de pouvoir identifier le mystificateur, peut-on tenter, à la manière des criminologues, de cerner son profil psychologique ? Si l’on se fie aux engagements politiques et religieux de ses correspondants, le pseudo Ludovic Picard est sensible aux idées républicaines, socialistes, nationalistes, et catholiques libérales. Bref il se situe dans les courants opposés à la monarchie, à l’Empire et au conservatisme religieux ou politique.

     La forte proportion de célébrités du monde de la musique parmi ses victimes, soit six personnes sur les vingt-cinq que j’ai recensées, indique un goût prononcé pour cet art et notamment pour le violon à travers la personne de Léon Reynier. Notons aussi que sa première lettre, datée de 1844, est adressée au chansonnier Béranger. Comme la plupart des jeunes bourgeois de son époque il a dû recevoir une éducation musicale et peut-être s’essaya-t-il à la composition. Pour autant cela ne signifie pas qu’il exerçait la musique à titre professionnel.

     Son écriture régulière n’est pas celle d’une personne âgée. Son audace, ses idées politiques, ses lectures et ses lettres correspondent à celle d’un jeune romantique. Il y a donc une part de vérité dans les identités qu’il se donne, c’est-à-dire un jeune homme âgé d’une vingtaine d’années au début des années 1850 – il serait donc né vers 1820-1830 – imprégné des idéaux romantiques et notamment du spleen baudelairien. C’est un contemporain du poète Baudelaire, né en 1821.

Un suspect, le chef d'orchestre Olivier Metra. (Dessin d'André Gill, 1879. Source : B.n.F. Gallica.)

Un suspect, le chef d’orchestre Olivier Metra. (Dessin d’André Gill, 1879. Source : B.n.F. Gallica.)

     Il a le goût du travestissement, au moins épistolaire. Cette caractéristique et les précédentes ne sont pas sans évoquer la personnalité de quelques personnages pittoresques de la salle de bal la Folie Robert comme Gilles Robert, son propriétaire, qui se déguisait en femme pour prendre des cours de danse à l’Opéra ou son chef d’orchestre, Olivier Metra. Ce dernier correspond tout à fait au profil du mystificateur. Né en 1830, c’est le fils d’un ancien avocat devenu comédien. Il vécut une vie de bohème avec ses parents en tournée dans la région parisienne et en Normandie. Il fréquentait donc les mêmes régions que Ludovic Picard. Enfant il interprétait des rôles masculins et féminins dans la troupe de ses parents. À l’âge de douze ans il s’orienta vers une carrière de violoniste. Doué et précoce, il dirigea à partir de 1849 l’orchestre de la salle Robert. Il fit ensuite carrière comme chef d’orchestre et compositeur de danses dans les bals dont le Bal Mabille, puis dans divers théâtres et à l’Opéra.

     Olivier Métra constitue donc le suspect idéal. Toutefois, la comparaison de ses quelques lettres qui figurent sur le site Gallica avec celle de Ludovic Picard, montre deux écritures différentes. Le coupable est-il un proche d’Olivier Métra ou quelqu’un qui s’est inspiré de lui ? En tout état de cause le mystificateur semble un jeune romantique bohème dont les goûts et les idées sont donc conformes à celle de la majorité des jeunes gens instruits de son époque. Il gravite dans les milieux des bals populaires et de la comédie.

Ses motivations

     Si l’on en croit l’Amateur d’autographes et tous ceux qui s’en inspirent, la seule motivation du mystificateur aurait été financière. Le pseudo Ludovic Picard ne serait donc qu’un escroc. Mais pourquoi se serait-il alors donné la peine de publier plusieurs lettres, sachant qu’ainsi sa supercherie finirait par être démasquée ? Il y a sans doute une part de vantardise dans sa démarche. En correspondant avec des artistes, des hommes de lettre et des penseurs Ludovic Picard cherchait sans doute à se sentir leur égal. D’ailleurs il se considérait lui-même comme un artiste puisqu’il se disait auteur de contredanses. En publiant il cherchait sans doute aussi à acquérir une certaine célébrité. Enfin il cherchait peut-être, en mystifiant ses correspondants, à assouvir une frustration de ne pas être un auteur célèbre. Bref, peut-être souffrait-il réellement de mélancolie, mais pour des motifs qui ne sont pas exactement ceux qu’il expose dans ses lettres. Il ne souffrait sans doute pas d’un mal d’amour mais d’un désir de célébrité inassouvi.

Le mystère reste entier

     Peut-on encore découvrir la véritable identité de Ludovic Picard alors que toutes les personnes qui s’y sont essayé ont échouées ? Oui car quelque part dans la malle d’un grenier ou dans un dépôt d’archives subsistent sans doute des documents inexploités qui, confrontés avec la lettre retrouvée dans les archives familiales, permettront de résoudre un mystère vieux d’un siècle et demi. Alors si vous avez entre les mains quelques lettres du milieu du XIXe siècle, n’hésitez pas à comparer leur écriture avec celle de Ludovic Picard.

***

     Une suite de cet article a été publiée en novembre 2016 : Enquête sur une lettre mystérieuse (suite).

Pour en savoir plus :

  • La Gazette de Paris, non politique (Paris 1856), 24 août 1856.
  • Gabriel Charavay, L’Amateur d’autographes, revue historique et biographique bimensuelle, Paris, 1er octobre 1864.
  • Philibert Audebrand, P. J. Proudhon et l’Écuyère de l’Hippodrome, scènes de la vie littéraire, Paris : Frédéric Henry, 1868, 67 p.
  • J.A. Langlois, Correspondance de P.-J. Proudhon, tome VI, Paris, 1875.
  • Alfred Darimon, « Extrait de mes carnets. Les détrousseurs d’autographes », le Figaro, 30 juillet 1884.
  • Octave Uzanne, « Lettre de Sainte-Beuve à une jeune Dame qui lui demandait des avis et des consolations », Le livre moderne, revue du monde littéraire et des bibliophiles contemporains, tome II, juillet-décembre 1890, p. 218-220.
  • Jean Vicaire, Gabriel Vicaire et… Gabriel Vicaire. Le Mystificateur de P.J. Proudhon et le poète des Émaux Bressans. Paris : J. Ferraoud, 1929, 19 p.
  • Pierre Dupay, « Gabriel et… Gabriel Vicaire », L’intermédiaire des chercheurs et des curieux, n° 1718, vol. XCII, 20-30 décembre 1929, col. 983-985.
  • Jean Richer, « Gérard de Nerval, correspondant de Ludovic Picard (alias Gabriel Vicaire) à propos des Nuits de Paris et de Sylvie », Bulletin du bibliophile et du bibliothécaire, octobre 1949, pp. 464-471.
  • Pierre Haubtmann, Pierre-Joseph Proudhon : sa vie et sa pensée, 1849-1865, tome II, Paris : Desclée de Brouwer, 1988.
  • Outre les articles et ouvrages ci-dessus, la plupart des biographies et des éditions de texte des victimes de Ludovic Picard contiennent des détails sur cette affaire, notamment les publications sur Gérard de Nerval, Proudhon, Sainte-Beuve et George Sand.
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10 commentaires pour Enquête sur une lettre mystérieuse. Contribution à l’histoire d’une célèbre mystification littéraire

  1. LESTRADE M dit :

    Bravo pour cette belle histoire, & votre enquête si tenace !

  2. JOURDAIN Isabelle dit :

    Bonjour,
    Article très sympathique , en connaîtrons nous un jour le mystère ?
    Votre personnage pourrait-il appartenir au personnel du journal le Figaro ?
    Jusqu’où pourrait-on aller pour publier un article et faire parler de soit par le moyen d’un personnage fantôme? Les ventes du journal en étaient peut-être relancées !
    Y a t’il des archives lointaines en possession de ce journal ? rédaction , comptes , personnel et où autres ?
    Peut-être ont -ils la réponse à vos questions.
    Cordialement
    Isabelle

  3. JOURDAIN Isabelle dit :

    Re bonjour,

    Qui était réellement ce Monsieur VILLEMESSANT né à Rouen Seine maritime ?
    Sur ce lien ci-dessous il est question des dérives de Mr VILLEMESSANT ! patron du Figaro entre autres.
    Avait-il un lien plus que direct avec les parutions des articles  » Album de FIGARO » Ecrivait-il pour mieux vendre ?

    http://www.paperblog.fr/932205/villemessant-patron-du-figaro-un-homme-bien-peu-reluisant/

    Cordialement
    Isabelle

  4. VICAIRE Eric dit :

    Amusante étude d’un mystificateur où mon arrière grand oncle (SP) Gabriel Vicaire est mis en cause. Comment avoir une copie de votre article bien documenté pour mes archives?
    Merci d’avance pour votre réponse

  5. Menjaud dit :

    Avez-vous pensé à Gustave Planche ?

    • Merci pour cette suggestion. Je n’ai cependant trouvé sur le web aucun autographe permettant de comparer l’écriture de Gustave Planche avec celle de Ludovic Picard. Il faudrait aussi connaître la date de la dernière lettre connue du mystificateur, sous le pseudonyme de Delphine Saint-Aignan, à Sainte-Beuve. Ce dernier lui répond le 12 octobre 1857, alors que Gustave Planche est mort le 18 septembre 1857. L’identification entre Picard et Planche n’est pas impossible, si Sainte-Beuve a pris plus de 3 semaines pour répondre. http://fr.wikipedia.org/wiki/Gustave_Planche

  6. Marie Paule dit :

    Je ne sais pas pourquoi, mais j’attribuerais bien la paternité de cette mystification aux frères Goncourt. Ce qui a été ma première impression et en vérifiant leurs dates de naissance on est en plein dedans.

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